mercredi 27 janvier 2016

Bouvier, Kapu et quelques autres...

Mes proches savent que j'ai une tendance biblivore - à dévorer des livres - et bibliophile...
Parmi les auteurs qui ont nourri mon imaginaire et donné envie de m'occuper de relations internationales, deux grands écrivains voyageurs : Nicolas Bouvier et Ryszard Kapuczinski. Cette envie s'est aussi nourrie des carnets de voyages de dessinateurs ou d'aquarellistes que j'apprécie, voire des livres illustrés sur l'architecture ou d'Aquarelles comme ceux de Fabrice Moireau.

Mais parlons aujourd'hui des écrivains. Nicolas Bouvier, intellectuel et artiste suisse, a su développer son œuvre autour de toute une gamme de perspectives, de la plus large - la découverte d'autres contextes, dont l'étrangeté nous heurte ou nous fascine - à la plus intime, le vrai voyage étant celui que l'on fait à la découverte de soi-même.

Un petit extrait de l'Usage du monde, où Bouvier parle des images d'Issa (Jésus) que l'on trouve dans les bazars afghans, et de ce que ce personnage représente dans la culture afghane. Il nous fait ici mesurer l'écart culturel : "C'était un doux, Issa, égaré dans un monde dur, avec la police contre Lui, et pour compagnons, des lièvres bons à s'endormir, à trahir ou à détaler devant les torches des soldats. Trop doux peut-être, ici où faire le bien aux méchants c'est comme faire le mal aux bons, il y a des mansuétudes qu'on ne peut pas comprendre. Cette façon par exemple de désarmer Pierre au Jardin des Oliviers, voilà qui passe l'entendement. Peut-être un fils de Dieu peut-il pousser aussi loin la clémence, mais certes Pierre, qui n'était qu'un homme, aurait dû faire la sourde oreille. Avec quelques Pathans à Gethsémani, la police n'aurait pas emporté l'affaire, ni Judas ses trente deniers." (Nicolas Bouvier, Oeuvres, Paris : Gallimard, p.372-373).

Et un autre, de Chronique japonaise, où Bouvier raconte le séjour de 4 mois qu'il a fait dans un temple bouddhique, non pour s'initier à cette religion mais parce qu'il y a trouvé un logement à louer. Un beau témoignage du fait que l'ailleurs nous enseigne surtout sur nous-même : "Je n'ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd'hui me permet tout juste de mesurer à quel point j'en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.
J'ai conservé toutes mes chances intactes."(Nicolas Bouvier, Oeuvres, Paris : Gallimard, p.603-604).

Ryszard Kapuczinski, journaliste et écrivain polonais, avait quant à lui l'art de se mettre au ras des gens, à leur niveau, de leur être attentif et d'adopter leur rythme, que ce soit en Pologne sous le communisme, en Afrique ou en Amérique centrale. Il me donne l'impression d'avoir toujours une grande tendresse pour celles et ceux dont il parle. Témoin de l'absurdité des guerres et de l'humanité des plus humbles, il retravaillait parfois ces reportages pour en faire de vraies œuvres littéraires, recherchant la vérité intime plus que la vérité historique ou objective.

Je vous livre ici un petit extrait de la Guerre du Foot, qui médite sur ce mot de "guerre" que l'on utilise parfois à tort et à travers aujourd'hui :"La guerre a blessé tout le monde, et ceux qui ont survecu ne peuvent pas s'en remettre. L'homme qui a vécu une guerre est différent de celui qui n'en a jamais vécu. Ce sont deux espèces humaines différentes. Jamais ils ne trouveront un langage commun car on ne peut pas vraiment décrire la guerre, on ne peut pas la partager, on ne peut pas dire à quelqu'un : "prends un peu de ma guerre."
Chacun doit vivre jusqu'au bout avec sa propre guerre. (...) Je tiens à souligner la chose suivante : le propre de la guerre est de prendre sous ses ailes noires tout le monde sans exception. Personne ne peut rester de côté, personne ne peut rester assis devant son café quand il faut passer à l'assaut" (Ryszard Kapuczinski, Oeuvres, Paris : Flammarion, p.243-244.)

Si vous ne connaissez pas ces deux auteurs, je ne peux que vous encourager à les découvrir...

Claire Sixt Gateuille

samedi 23 janvier 2016

Semaine de l'unité

Baptistère, Cathédrale luthérienne, Riga
Si vous n'avez pas encore lu l'introduction au thème de l'année 2016 de la semaine de prière pour l'unité, je vous invite à le faire (à télécharger sur le site du COE). La présentation des Églises en Lettonie est intéressante, à la fois par leur diversité, leur témoignage commun et les défis qui se posent à elles. 

Ces Eglises ont choisi pour thème les versets 9 et 10 du 2ème chapitre de la première épître de Pierre : "Mais vous, vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous proclamiez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière, vous qui jadis n’étiez pas son peuple, mais qui maintenant êtes le peuple de Dieu ; vous qui n’aviez pas obtenu miséricorde, mais qui maintenant avez obtenu miséricorde."

Ce texte n'est pas d'un abord évident, avec ses références au sarcerdoce et à l'élection, qui renvoient à la culture juive ou vétérotestamentaire, et son vocabulaire daté. Pourtant, qui prend le temps de se mettre à l'écoute du texte en verra toute la richesse. Je me méfie toujours de ces textes qui parlent d'élection. Depuis le puritanisme, on a trop vite tendance à en avoir une interprétation triomphaliste ("parce que je le vaux bien !") ou excluante ("je suis élu(e) et pas toi !"). 

Mais le texte biblique désamorce vite mes craintes : Cette élection, d'abord, n'est pas identitaire, mais missionnaire, vocationnelle. Contrairement à l'appartenance au peuple élu, qui était héritée dans le peuple juif et pouvait donc être revendiquée de façon identitaire (rappelons-nous comment Jean-Baptiste désamorce cette revendication identitaire en Luc 3.8 : "ne commencez pas à dire "Nous avons Abraham pour père !" Car je vous dis que, de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham"), l'appartenance à ce nouveau peuple de Dieu est donnée dans la foi - donc non acquise - et implique un but. L'élection a eu lieu pour que : "pour que vous proclamiez les hauts faits" de Dieu. L'élection implique une responsabilité, une mission à remplir, c'est un appel autant qu'une élection.Cette élection n'a de sens que rattachée à la responsabilité de témoigner de ce que Dieu a fait et fait dans ce monde, dans notre vie. 

Église St Jean (luthérienne) à Riga
Ensuite, cette élection n'est pas gagnée ni méritée, mais reçue par grâce (verset 3 : "vous avez goûté que le Seigneur est bon") et elle surmonte les fatalités : "vous qui n’aviez pas obtenu miséricorde, mais qui maintenant avez obtenu miséricorde", v.10. L'identité du croyant, et même l'identité de tout être humain, n'est pas figée, déterminée à l'avance, mais ouverte à l'action de la grâce de Dieu. Et cette élection est paradoxale : Nous sommes élus par un Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, qui a lui-même été rejeté... il devient dur de se prévaloir de cette élection pour briller en société ! Et cela ne nous permet pas non plus de briller dans la communauté des croyants, puisque tous ceux qui s'approchent du Christ sont les élus, donc aucun de brille plus qu'un autre...

Enfin, il faut lire ce texte biblique dans son contexte, et même doublement : dans le contexte où il a été écrit et dans le contexte qui a amené ces Églises lettones à le choisir. Ce texte est écrit dans un contexte d'adversité, où la communauté chrétienne se retrouve en tension avec la communauté juive dont elle est issue, critiquée pour la place centrale qu'elle donne au Christ et la réinterprétation qu'elle fait des Écritures par le prisme de la vie et de la croix du Christ. C'est une communauté fragilisée que Pierre encourage et valorise en la désignant comme "peuple que Dieu s'est acquis". Et ce texte biblique raisonne aujourd'hui dans nos contextes de sécularisation, de contestation de notre droit à dire notre foi dans l'espace public, de fragilisation de toute parole institutionnelle. Ce texte résonne alors non comme une affirmation triomphaliste, mais comme un encouragement dans notre humilité, une reconnaissance que dans notre fragilité, Dieu vient faire de grandes choses.

Claire Sixt Gateuille 

mercredi 6 janvier 2016

Avent, Noël, et après ?

Une crèche d'Artisanat Sel
Petite réflexion en ce jour de l'Epiphanie... 
J'aime la période de l'Avent, l'attente, la symbolique de la lumière, les textes de promesse tirés d'Esaïe, la chaleur de ces temps partagés dans le culte ou autour de bredele ou d'un vin chaud. J'aime les chants de Noël, dont j'ai réalisé qu'ils agissaient comme une madeleine de Proust à travers les générations, la douceur du récit de l’Évangile de Luc, la simplicité des bergers et de nos assemblées réunies autour de la bonne nouvelle, la chaleur et le plaisir d'être ensemble dont j'ai la chance de bénéficier en famille (je sais que ce n'est pas le cas de toutes les familles...).

L'Avent dure 1 mois. Pour Marie, il a duré bien plus, 9 mois. Notre avent d'un mois est finalement assez masculin, les hommes réalisant souvent seulement au dernier mois de grossesse ce qui va vraiment leur arriver d'ici peu... Mais si l'Avent durait 9 mois chaque année, il n'y aurait plus beaucoup de place pour les autres temps liturgiques ! 

Noël dure une journée. Souvent même un peu plus, parce qu'on ne peut pas être avec tous en même temps, et que donc les réjouissances s'étalent sur plusieurs jours. Et spirituellement, la naissance de Jésus, ce temps extraordinaire, où le ciel et la terre s'embrassent, où l'inimaginable vient nous rencontrer, où Dieu se fait homme, cette naissance a besoin de quelques jours pour que nous en prenions la mesure. Comme une jeune mère a bien besoin de ses quelques jours à la maternité pour prendre des repères et commencer à connaître son enfant. 

Puis vient l'après. Que faisons-nous de ce Jésus tout juste né ? Le remmaillotons-nous pour le ranger avec la crèche jusqu'à l'année prochaine ? Ou apprenons-nous à le connaître, à entrer dans ce mystère plus grand que nous qu'est l'incarnation ? J'aimerais dire "est-ce que nous réalisons la force, la portée de l'incarnation ?", mais pour réaliser, il faut faire rentrer cette idée, ce symbole, cet impensable, dans une structure mentale, dans une conception du monde, dans une compréhension. Or cela risque de limiter l'incarnation, de la rationaliser, de l'enclore dans ce que l'on peut en comprendre...

Carte de Noël de l’Église protestante en Allemagne (EKD)
L'incarnation garde toujours une dimension qui dépasse notre compréhension. L'incarnation, c'est Dieu qui vient rencontrer le fini et devenir chair en lui. C'est Dieu qui vient rencontrer notre monde, rencontrer notre humanité et l'endosser, l'assumer, affirmer qu'elle ne s'oppose pas au divin mais le sert, qu'elle n'est pas d'abord désobéissance mais germe, qu'elle est vie avant d'être mort, avant d'être poussière et vie en étant poussière... Après Noël vient le temps d'apprivoiser la présence de Dieu dans le monde; dans nos vies, et de se laisser apprivoiser par lui.

Pour les jeunes mères, ce temps de transition des premiers mois est souvent un temps de fragilité, de bousculement intérieur et de doutes, tout autant qu'un temps d'émerveillement et de prise de conscience. Dans les premières semaines après la naissance de ma fille, je dois avouer avoir eu plus d'une fois peur de moi-même, de ma "toute-puissance" face à ce nouveau-né qui me demandait tellement et dépendait tellement de moi... Ce fut le temps de prendre conscience de ma responsabilité... Un temps, aussi, où l'on se sent traversée de forces contradictoires, parfois prise dans des tempêtes intérieures, toujours poussée par ce don de la vie qui vient de nous traverser, désormais consciente de la fragilité de cette vie. Un temps où les gestes les plus simples prennent de l'importance : manger, dormir, se laver (pour le bébé comme pour nous) ; un temps où nous réalisons l'importance de notre corps alors que nous avons souvent tendance le reste du temps à l'oublier ou le traiter comme un accessoire. Un temps où le quotidien revêt une densité nouvelle, est habité de façon nouvelle, prend une valeur nouvelle.

Nous avons toujours tendance à sortir trop vite de Noël. Après l'épiphanie, c'est plié. Dans les paroisses, se profile déjà la semaine de l'unité, dans nos vies la reprise d'un quotidien souvent éreintant, dans nos cœurs, déjà, se dessine la demande de trouver plus de temps pour se ressourcer spirituellement, pour prendre du recul par rapport au flot de nos vies. Nous oublions vite que l'incarnation continue dans tous ces moments et que Dieu vient faire du quotidien un lieu de rencontre et d'apprentissage, le lieu de sa présence dans nos cœurs et nos vies... Nous oublions souvent que Dieu n'est pas à la marge mais au cœur de nos vies, nous qui passons souvent à côté de ce cœur.

Claire Sixt Gateuille

mercredi 30 décembre 2015

Cheminer - partie 6

(c) http://blog.zebible.com/
Marcher dans la foi, c’est un déséquilibre constamment rattrapé, c’est un risque calculé, dans lequel nous sommes engagés en communauté(s). Lorsque nous cheminons en Église, nous ne marchons pas « avec Dieu » comme les disciples marchaient avec Jésus.

Je vous choque ?  Nous ne marchons pas « avec Dieu », nous marchons « devant Dieu » (en latin, "coram Deo"). Nous marchons, parce que nous y sommes appelés, et ce chemin devient le lieu de rencontre avec notre Dieu, ce Dieu qui vient à notre rencontre.

Notre Dieu est toujours « Autre », mystérieux mais révélé, insaisissable mais toujours proche, tout-puissant et incarné dans la faiblesse. Ce Dieu toujours autre est à la fois celui qui était, qui est et qui vient. Celui qui s’est manifesté dans l’histoire, celui qui est vivant et agissant aujourd’hui et celui qui vient, celui qui nous précède sur le chemin de notre mission et qui nous est promis ; celui qui vient à notre rencontre dans l’épaisseur de nos vies.

Dieu ne chemine pas à nos côtés, comme un tuteur, une canne, une garantie de ne pas chuter. Dieu vient à notre rencontre. Il est le père qui tend les bras, et dans notre marche hésitante, nous avançons vers lui, comme un petit enfant qui titube vers son père. Même si nous tombons, nous savons qu’il est là pour nous relever, même si nous perdons l’équilibre, nous savons qu’il y a une promesse posée sur nous, et que la distance que nous avons à parcourir n’est pas une distance impossible pour nous.
Alors « En marche ! » 

Claire Sixt Gateuille

mercredi 23 décembre 2015

cheminer - partie 5

Nous avons vu avec Mt 22.34-40 que Jésus résumait en deux commandements le chemin pour faire la volonté de Dieu : « Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ton intelligence » et « Tu dois aimer ton prochain comme toi-même ». La tension entre ces deux pôles, cette tension féconde qui crée la dynamique de la foi chrétienne, nous met en route. Ces deux commandements sont deux piliers sur lesquels nous nous appuyons, mais nous risquons toujours de nous appuyer trop sur l’un ou sur l’autre… Que faire ? Tenir comme un équilibriste entre les deux ? Précisément, ce qui fait tenir un équilibriste en équilibre, c’est d’être constamment en mouvement, de toujours compenser les déséquilibres inévitables, de toujours se rééquilibrer en bougeant. Et si vous avez suivi un jour des cours de cirque, vous savez que quand on est débutant et qu’on s’essaie au funambulisme, il vaut mieux avancer sur le fil, marcher dessus c’est ainsi qu’on a le moins de risques de tomber.

Un déséquilibre constamment compensé, c’est aussi ainsi que l’on pourrait définir le mouvement de la marche. Car pour marcher, il faut reporter son poids d’une jambe sur l’autre mais aussi vers l’avant, ce qui implique de se déséquilibrer, car l’on avance son centre de gravité alors que la jambe qui va porter le poids du corps n’est pas encore posée à terre devant soi… On avance alors qu’on n’est pas encore sûr de son appui… La marche est donc un exercice risqué, un déséquilibre constamment rattrapé.

A force de pratiquer cette activité, nous oublions ce déséquilibre qui nous déstabilise, mais que nous parvenons constamment à rattraper, au point de finir par l’oublier. Par contre, pour les personnes qui ont des troubles de l’équilibre, certaines personnes âgées et celles dont les appuis sont fragilisés, tout comme pour les enfants qui apprennent à marcher, ce risque est évident, concret… Il peut les insécuriser, mais le plus souvent, elles l’intègrent. Et notre vie d’Église, d’Église en marche, est aussi un déséquilibre constamment rattrapé entre l’intériorité et l’attention aux autres. Pour avancer, nous avons besoin de prendre le risque de nous déséquilibrer, et même de tomber, bref, nous avons besoin de prendre des risques.

Prendre des risques, c’est ce qu’a fait Abraham en quittant son pays, c’est ce que font les prophètes, ce que font les disciples qui abandonnent tout pour suivre Jésus, c’est ce que font les premiers chrétiens, qui risquent d’être persécutés, et bien des chrétiens aujourd’hui encore dans le monde. Prendre des risques, c’est ce que fait la femme cananéenne en Mt 15.21-28, qui se jette sur Jésus et ses disciples, qui ose prendre le risque d’être rejetée, d’être critiquée, d’être condamnée, elle qui ose passer outre tous les interdits sociaux de l'époque.

C’est risqué, mais dans son cas, c’est bénéfique, et pas seulement pour sa fille. Sa fille est guérie, mais c’est aussi tout le périmètre de la mission de Jésus qui est modifié, pour Jésus et ses disciples, pour tous puisqu’à partir de ce texte, le peuple qui bénéficie du ministère de Jésus, ce n’est plus seulement Israël, mais c’est le monde entier, même si Jésus continue son ministère au sein de son peuple. C’est nous aujourd’hui, car désormais « il n’y a plus ni juifs ni grecs… » et parce que, désormais, nous sommes appelés à annoncer l’Évangile à tous et à accueillir chacun comme une sœur ou un frère en Christ, à écouter chacune et chacun parce que Dieu peut nous parler à travers eux, y compris les païens d’aujourd’hui, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas comme nous, pas assez propres ou pas assez raisonnables, pas assez ceci ou trop cela…

Prendre des risques, c’est oser essayer d’obtenir un « plus grand bien », en remettant en jeu sa situation actuelle. Prendre des risques, ça peut donner des bénéfices, mais cela déséquilibre aussi, et parfois, cela peut aussi nous amener à faire des erreurs, à chuter, à se tromper et à être critiqués. Mais après tout, même les disciples se sont trompés, ont mal interprété et n’ont pas compris, certains sont même tombés, comme Pierre ; certains ont douté, même après avoir vu Jésus ressuscité…

Prenons l’exemple de notre texte de Mt 16.5-12 : Jésus les enseigne, et ils prennent pour une critique d’organisation ce qui est un appel à la vigilance spirituelle. C’est quand même un sacré quiproquo ! Mais si Jésus les critique, les traitant de « petits croyants » ou de « croyant peu », il les éclaire, croise les références pour corriger leur interprétation, et c’est pour eux une occasion d’apprendre, d’approfondir leur compréhension de Jésus.

Prendre des risques, des risques calculés, cela peut être bénéfique, que la prise de risque soit fructueuse ou non ; parce qu’un échec ou une erreur est presque toujours une occasion d’apprendre, d’apprendre des choses sur soi ou sur les autres, ou d’approfondir, de rentrer dans plus de nuances, dans l’épaisseur de l’humain, de voir les choses autrement.

Claire Sixt Gateuille

PS.: merci à Joan Charras Sancho à qui j'ai emprunté l'image de la marche comme déséquilibre constamment rattrapé, image qu'elle utilise dans sa thèse de doctorat : Pratiques liturgiques des églises luthériennes et réformées en France et critères d'analyse de ces pratiques. Vie liturgique, dynamique communautaire et identité ecclésiale.

mercredi 16 décembre 2015

Cheminer - partie 4

Parmi la multitude de visions possibles pour notre Église, de portes possibles pour entrer dans le flot de la mission de Dieu, il nous faut faire un choix. Chaque niveau de la vie de l’Église fait des choix. Le Conseil œcuménique des Églises et la conférence des Églises européennes ont choisi de s’engager dans un pèlerinage de justice et de paix, avec de multiples entrées et de multiples thèmes, qui vont de l’aide d’urgence et du développement au dialogue œcuménique et aux conversations interreligieuses. L’Église protestante unie a choisi de renouveler son témoignage, d’avoir pour vision d’être « une Église de témoins ».

Notre vision, c’est ce à quoi nous sommes appelés, de là où nous en sommes dans notre cheminement. Il ne s’agit pas de se fixer des objectifs trop hauts qui nous décourageraient. Mais il s’agit de discerner les dons, les personnes, les forces que nous donne Dieu, aujourd’hui et maintenant, et de discerner ensemble ce que Dieu veut en faire. Les forces que nous donne ce Dieu dont la puissance s’accomplit dans la faiblesse ! Car dans notre cheminement, nous ne partons pas vierges et isolés. Dieu nous a donné au moins deux choses : d’abord nos communautés, nous et ceux qui nous entourent. Même si nous ne sommes plus que 10, même si nous sommes fatigués de porter une paroisse à bouts de bras, il y a là une valeur incroyable que Dieu peut exploiter… mais peut-être qu’il attend de nous que nous fassions autre chose…

Quelque chose que nous avons vraiment envie de faire, quelque chose qui nous donne de la joie et nous aide à devenir témoins de la joie de l’évangile, et pas « ce qu’il faut faire parce qu’on a toujours fait comme ça ». Peut-être qu’un groupe de 10 personnes qui se réunit dans le salon d’un de ses membres et qui offre du temps, de la convivialité et des gâteaux dans la rue ou dans une maison de quartier une fois par mois témoigne plus qu’un groupe de 10 personnes qui se bat pour empêcher son temple de s’effondrer… et peut-être que d’autres croyants qui ont fui la responsabilité trop lourde de porter une institution seraient ravis de témoigner de ce que Dieu change dans leur vie, si seulement on les aider à mettre des mots sur cette expérience si intime…

La deuxième chose que Dieu nous donne, c’est un contexte. On ne chemine jamais dans un lieu neutre et vide. Il y a tous ceux qui nous entourent, qui croisent notre route, qui parfois même la partagent, et que l’on ne prend pas toujours le temps d’écouter. Beaucoup d’entre eux ont soif de la source à laquelle nous nous abreuvons, mais on peur de s’y noyer ou d’entre rester captifs. Ils ont peur parce qu’ils ne savent pas. Avec eux aussi, peut se faire un cheminement, dans la rencontre, avec du temps, dans la proposition humble et le témoignage personnel et respectueux. Le contexte, c’est aussi la culture et la mentalité, le contexte médiatique, etc. Ce sont aussi des lieux pour témoigner qu’une autre vision du monde est possible, confiante malgré les attentats, qui espère au-delà de la peur, qui croit au-delà du doute et du marasme ambiant.

Nous le voyons, il y a de multiples visions possibles, mais il y a aussi les dons que nous avons, ici et maintenant, et les désirs que Dieu nous met au cœur, qui permettent de limiter ces possibles, de discerner une vision pour l'Église, chacun à son niveau.

Les personnes, les dons, le contexte, la vision : tout cela tient la communauté ensemble, l’aide à cheminer dans la même direction, nous aide à être une Eglise en marche. Mais la route n’est pas toujours droite, nous le savons dans nos vies, et le cheminement de Jésus dans les Evangiles nous le montre aussi. Aussi faut-il régulièrement reprendre la vision, corriger la direction, parce que les aléas de la vie ou le chemin nous font faire des détours, et parfois nous engager dans une fausse direction.

St Jacques... La mecque, film de Coline Serreau
Sur notre route, dans notre cheminement, il nous faut aussi parfois nous alléger de ce qui nous pèse inutilement, de ce que l’on se fatigue à porter, parce que cela nous rassure. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le film « St Jacques-La Mecque », où un groupe part en pèlerinage sur le chemin de Compostelle. A la première montée, plusieurs d’entre eux se cachent dans les fourrés pour se débarrasser de produits de beauté et autres éléments qu’ils avaient mis dans leur sac, pensant que cela leur serait utile, mais qui se révèlent vite superflus face à la nécessité de voyager léger. En Église aussi, il est nécessaire de voyager léger. D’abord, c’est une question de survie, une nécessité biologique, si l’on veut arriver à continuer d’avancer ; ensuite, toute l’attention, toute la force que nous consacrons à nos affaires, nous ne la consacrons pas à ceux qui nous entourent ; enfin, cela est nécessaire pour arriver à aller loin sans s’épuiser.

Nous avons toujours la possibilité de nous passer de tel ou tel élément qui a été bien utile à un moment donné, mais qui ne l’est plus. Dans notre cheminement,  nous avons besoin régulièrement de voir ce qui nous est utile, ce qui nous fait avancer, et ce qui nous pèse, nous freine, nous détourne de notre vision. Si l’on est attentif, si les fruits de l’Esprit nous travaillent, on s’aperçoit vite que ce n’est jamais le frère ou la sœur qui nous ralentit, mais cela peut être quelque chose de trop lourd à porter, pour lui ou pour moi… Nous sommes appelés à "Aller", à rencontrer « les nations », c’est-à-dire à vivre l’interculturel, à témoigner, à baptiser, à faire des disciples, des gens qui se mettront eux-mêmes en marche… des gens qui à leur tour, marcheront à nos côtés, à la suite de celui qui est avec nous tous les jours jusqu’à l’accomplissement des temps.

Claire Sixt Gateuille

mercredi 9 décembre 2015

Cheminer - partie 3

(c) http://blog.zebible.com/
Le texte de Mt 22.34-40 est une des dernières polémiques avec les maîtres de la loi, l’Évangile de Matthieu entrera ensuite dans les discours préparatoires à la passion du Christ. Ce texte, qui donne le résumé de la Loi selon Jésus, les deux piliers pour vivre sa foi, est pour moi une perle de grande valeur, une « lampe qui éclaire mes pas, une lumière sur ma route » dirait le psaume 119.105.

Et dire que la question posée était un piège tendu par les pharisiens… la réponse que Jésus y apporte en fait une question essentielle, quasi existentielle : à quoi sommes-nous appelés dans la vie ? A aimer Dieu et notre prochain. Jésus résume en deux phrases le chemin pour faire la volonté de Dieu. Il en donne l’esprit, la dynamique, la tension, même, tension entre ces deux pôles que sont l’intériorité et l’attention à l’autre. C’est cette tension, une tension féconde, qui crée la dynamique de la foi chrétienne, qui nous relance chaque fois que nous nous appuyons trop sur l’un ou l’autre des pôles. Dans cette dynamique se trouve un chemin de vie, individuel et communautaire.

Pour cheminer ensemble, au long cours, il faut un but, une vision, une direction commune. Les disciples cheminaient pour connaître Jésus, son message, voir comment il allait accomplir les prophéties… Jésus leur a enseigné tout au long du chemin des bases, une attitude à avoir, des « commandements » à suivre, selon l’esprit plus que selon la lettre. Il leur a donné aussi une vision de ce qu’est le « Royaume des cieux », cette réalité qui s’est approchée de nous et vers laquelle tendre, cette réalité qui vient nous travailler pour nous nourrir et nous pousser de l’avant, pour nous rendre un peu utopistes parfois, pour nous permettre d’adopter une attitude de serviteurs dans un monde qui cherche à soumettre. 

Plus tard,à la fin de l’Évangile, Mt 28.16-20 rouvre les perspectives que la croix avait semblé fermer, et les rouvre en grand ! La mission n’est plus réservée à Jésus, elle est confiée aux disciples, et elle n’est plus réservée à Israël mais destinée à toutes les nations…Jésus donne alors une vision - assez générale - de ce à quoi l’Église est appelée : Aller. Rencontrer, proclamer l’Évangile et apprendre ensemble à être disciples. Aller largement, en dépassant nos propres frontières, géographiques et celles que nous érigeons pour nous protéger illusoirement. Jésus donnera aussi aux disciples l’Esprit, pour poursuivre ce travail de discernement de sa volonté pour nos vies, pour nous rendre capable d’avoir une vision pour nous-même et pour notre Église dans son action dans le monde.

(c) http://blog.zebible.com/
Cette vision du Royaume des cieux, c’est une vision eschatologique dans le sens le plus fort du terme : non pas comme quelque chose pour la fin des temps, mais une vision qui vient interpeller aujourd'hui, questionner notre réalité et nous faire réagir, sortir de notre apathie. La vision du Royaume des cieux questionne notre monde, le remet en cause, nous remet en cause ; elle pointe nos infidélités, les infidélités à la volonté de Dieu que sont toutes les injustices que des hommes et des femmes font subir à d'autres, et dont nous sommes témoins sans réagir. Mais elle ne fait pas que nous remettre en cause, elle nous offre des possibilités, elle trace un chemin, elle offre une multitude de visions possibles pour l’Église de notre temps. Une multitude de possibilité pour entrer dans la mission de Dieu, la mission que Dieu accomplit, aujourd’hui encore, en faveur de la vie.

Claire Sixt Gateuille