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mercredi 16 décembre 2015

Cheminer - partie 4

Parmi la multitude de visions possibles pour notre Église, de portes possibles pour entrer dans le flot de la mission de Dieu, il nous faut faire un choix. Chaque niveau de la vie de l’Église fait des choix. Le Conseil œcuménique des Églises et la conférence des Églises européennes ont choisi de s’engager dans un pèlerinage de justice et de paix, avec de multiples entrées et de multiples thèmes, qui vont de l’aide d’urgence et du développement au dialogue œcuménique et aux conversations interreligieuses. L’Église protestante unie a choisi de renouveler son témoignage, d’avoir pour vision d’être « une Église de témoins ».

Notre vision, c’est ce à quoi nous sommes appelés, de là où nous en sommes dans notre cheminement. Il ne s’agit pas de se fixer des objectifs trop hauts qui nous décourageraient. Mais il s’agit de discerner les dons, les personnes, les forces que nous donne Dieu, aujourd’hui et maintenant, et de discerner ensemble ce que Dieu veut en faire. Les forces que nous donne ce Dieu dont la puissance s’accomplit dans la faiblesse ! Car dans notre cheminement, nous ne partons pas vierges et isolés. Dieu nous a donné au moins deux choses : d’abord nos communautés, nous et ceux qui nous entourent. Même si nous ne sommes plus que 10, même si nous sommes fatigués de porter une paroisse à bouts de bras, il y a là une valeur incroyable que Dieu peut exploiter… mais peut-être qu’il attend de nous que nous fassions autre chose…

Quelque chose que nous avons vraiment envie de faire, quelque chose qui nous donne de la joie et nous aide à devenir témoins de la joie de l’évangile, et pas « ce qu’il faut faire parce qu’on a toujours fait comme ça ». Peut-être qu’un groupe de 10 personnes qui se réunit dans le salon d’un de ses membres et qui offre du temps, de la convivialité et des gâteaux dans la rue ou dans une maison de quartier une fois par mois témoigne plus qu’un groupe de 10 personnes qui se bat pour empêcher son temple de s’effondrer… et peut-être que d’autres croyants qui ont fui la responsabilité trop lourde de porter une institution seraient ravis de témoigner de ce que Dieu change dans leur vie, si seulement on les aider à mettre des mots sur cette expérience si intime…

La deuxième chose que Dieu nous donne, c’est un contexte. On ne chemine jamais dans un lieu neutre et vide. Il y a tous ceux qui nous entourent, qui croisent notre route, qui parfois même la partagent, et que l’on ne prend pas toujours le temps d’écouter. Beaucoup d’entre eux ont soif de la source à laquelle nous nous abreuvons, mais on peur de s’y noyer ou d’entre rester captifs. Ils ont peur parce qu’ils ne savent pas. Avec eux aussi, peut se faire un cheminement, dans la rencontre, avec du temps, dans la proposition humble et le témoignage personnel et respectueux. Le contexte, c’est aussi la culture et la mentalité, le contexte médiatique, etc. Ce sont aussi des lieux pour témoigner qu’une autre vision du monde est possible, confiante malgré les attentats, qui espère au-delà de la peur, qui croit au-delà du doute et du marasme ambiant.

Nous le voyons, il y a de multiples visions possibles, mais il y a aussi les dons que nous avons, ici et maintenant, et les désirs que Dieu nous met au cœur, qui permettent de limiter ces possibles, de discerner une vision pour l'Église, chacun à son niveau.

Les personnes, les dons, le contexte, la vision : tout cela tient la communauté ensemble, l’aide à cheminer dans la même direction, nous aide à être une Eglise en marche. Mais la route n’est pas toujours droite, nous le savons dans nos vies, et le cheminement de Jésus dans les Evangiles nous le montre aussi. Aussi faut-il régulièrement reprendre la vision, corriger la direction, parce que les aléas de la vie ou le chemin nous font faire des détours, et parfois nous engager dans une fausse direction.

St Jacques... La mecque, film de Coline Serreau
Sur notre route, dans notre cheminement, il nous faut aussi parfois nous alléger de ce qui nous pèse inutilement, de ce que l’on se fatigue à porter, parce que cela nous rassure. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le film « St Jacques-La Mecque », où un groupe part en pèlerinage sur le chemin de Compostelle. A la première montée, plusieurs d’entre eux se cachent dans les fourrés pour se débarrasser de produits de beauté et autres éléments qu’ils avaient mis dans leur sac, pensant que cela leur serait utile, mais qui se révèlent vite superflus face à la nécessité de voyager léger. En Église aussi, il est nécessaire de voyager léger. D’abord, c’est une question de survie, une nécessité biologique, si l’on veut arriver à continuer d’avancer ; ensuite, toute l’attention, toute la force que nous consacrons à nos affaires, nous ne la consacrons pas à ceux qui nous entourent ; enfin, cela est nécessaire pour arriver à aller loin sans s’épuiser.

Nous avons toujours la possibilité de nous passer de tel ou tel élément qui a été bien utile à un moment donné, mais qui ne l’est plus. Dans notre cheminement,  nous avons besoin régulièrement de voir ce qui nous est utile, ce qui nous fait avancer, et ce qui nous pèse, nous freine, nous détourne de notre vision. Si l’on est attentif, si les fruits de l’Esprit nous travaillent, on s’aperçoit vite que ce n’est jamais le frère ou la sœur qui nous ralentit, mais cela peut être quelque chose de trop lourd à porter, pour lui ou pour moi… Nous sommes appelés à "Aller", à rencontrer « les nations », c’est-à-dire à vivre l’interculturel, à témoigner, à baptiser, à faire des disciples, des gens qui se mettront eux-mêmes en marche… des gens qui à leur tour, marcheront à nos côtés, à la suite de celui qui est avec nous tous les jours jusqu’à l’accomplissement des temps.

Claire Sixt Gateuille

jeudi 16 juillet 2015

Et si on remettait tout à plat ?

La devise de la réflexion sur la révision globale de l'UCC
C'est en tout cas la question que l’Église unie du Canada (UCC pour United Church of Canada) s'est posée pour faire face à la baisse de ses finances, mais aussi au constat que ses structures actuelles n'étaient plus adaptées à certaines réalités de l’Église. En 2012, le Conseil général (l'équivalent de notre synode national, mais qui n'a lieu que tous les 3 ans) a créé un groupe de travail, qui a auditionné de nombreuses Églises locales et initiatives nouvelles, a étudié la vision et la situation de l'UCC, a consulté les consistoires aux étapes intermédiaires de sa réflexion et a émis en mars dernier des recommandations, qui seront mises au vote au prochain Conseil général qui commence le 8 août prochain.

Je n'ai jamais visité cette Église-sœur, mais je lis avec intérêt la revue œcuménique francophone "Aujourd'hui Credo" qu'elle édite, et particulièrement les articles liés à cette "révision globale" dans laquelle l'UCC c'est engagée. Ne la connaissant pas bien, je ne tenterai pas ici une analyse de la nouvelle structure proposée en remplacement de l'ancienne, de ses avantages ou inconvénients, d'autant plus que je ne lis dans cette revue que le(s) point(s) de vue francophone(s), alors que l'UCC est majoritairement anglophone.

Ce qui m'intéresse, ce sont les questions de fond et les priorités qui émergent des recommandations (on peut trouver les documents ici, sur le site de l’Église unie du Canada). Une grande partie du document "recommandations" (qui fait 3 pages) porte sur la restructuration, mais il ne commence pas par cet aspect, et cela me semble essentiel. Le document commence par deux choses : une affirmation de confiance et un appel au discernement. 

Une affirmation de confiance
Le document commence par "Nous croyons que Dieu....". Il ne s'agit pas d'abord de changer des structures, mais de chercher la volonté de Dieu pour cette Église, dans son contexte. Cela permet d'envisager la restructuration sous un autre œil : non pas la fatalité de la réduction budgétaire, mais une plus grande souplesse, une structure plus légère qui permette plus d'innovation, une nouvelle liberté d'entreprendre.

L'idée est de se débarrasser des lourdeurs administratives, pas de toute administration ! Comme le dit Cathy Hamilton, membre du groupe de travail sur la révision globale : "Ce qu'il faut, c'est moins de contrôle, moins de supervision, moins de structures et plus de soutien. Tout le monde est d'accord que les communautés de foi sont les mieux placées pour faire la mission de Dieu dans leur voisinage, elles savent ce qu'elles doivent faire. Il faut donc leur donner plus de liberté et de souplesse." Et cette perspective est soutenue par la première recommandation, intitulée "Discerner l'Esprit".

Discerner l'Esprit
L'appel au discernement se fait de plusieurs manières :
- le discernement de Dieu à l’œuvre dans les évolutions qui touchent les Églises aujourd'hui. La modification du paysage ecclésial peut alors cesser d'être vu comme un échec des croyants, mais comme une opportunité de changement (j'ai entendu dire un jour qu'il n'y avait que deux choses qui permettaient de changer en profondeur : le désir et la contrainte), une chance que Dieu nous offre.
- le discernement des délégués par rapport aux recommandations proposées, qui seront soumises au vote lors du prochain Conseil général.
- le discernement des Églises locales pour qu'elles entendent l'appel de Dieu dans leur réalité locale. Cela peut être un appel à mettre de nouveaux ministères en œuvre, à essayer de nouvelles choses ou à alléger la structure pour ne pas passer son temps et son énergie à l'entretenir (bâtiments, organisation, activités, etc.). En gros, donner la priorité non à l'existant, mais à ce que Dieu leur faire émerger de nouveau et à la proclamation de l’Évangile.
- le discernement n'est pas que spirituel, il a aussi des conséquences très pratiques. C'est pour assumer ces conséquences qu'il est proposé d'investir chaque année à hauteur de 10% du fond Mission et service (qui couvre les mêmes missions que nos titres A+D : formation [laïcs et ministres], soutien aux ministères [idem], gouvernance, mission à l'international, engagement dans la société) pour la transformation et la création de ministères (nous dirions "de nouvelles formes d’Église", les ministères laïcs étant très souvent mentionnés dans les documents du groupe de travail, et le terme "ministère" étant utilisé plus souplement que dans l'EPUdF, où il désigne d'ordinaire les ministres du culte : pasteurs, aumôniers, etc.).

Permettre la représentation de l'informel dans le structurel
Jusqu'à présent, seules les paroisses structurées de manière traditionnelle (conseil de paroisse, pasteur, bâtiments, etc.) étaient représentées dans les instances consistoriales et nationales. Dans la nouvelle proposition, on ne parle plus de paroisses, mais de "communautés de foi". Ce qui veut dire qu'un groupe moins structuré mais se réunissant régulièrement (type "fresh expression" ou groupe de maison dans les lieux non desservis par des formes traditionnelles d’Église) pourra être représenté aux niveaux supérieurs, y compris lors du Conseil général (// synode national dans l'EPUdF). C'est une façon de faire entrer l’Église émergente et les nouvelles formes d’Église dans le processus de représentation et donc la synodalité de l’Église. Si cette disposition est adoptée et adaptée au Québec, il sera intéressant pour nous de voir comme elle marche et éventuellement nous en inspirer...

Un autre aspect du renforcement de l'informel est l'accent mis sur le travail en réseaux, par thèmes et par intérêts, en complément du réseau de proximité. Ce travail en réseaux ne serait pas (forcément) porté par les régions et serait plutôt un lieu de partage, d'innovations et de stimulation qu'une instance décisionnelle.

Les enjeux du multilinguisme
Le point de vue du Consistoire du Laurentien (francophone) était assez négatif à l'automne sur les premiers éléments sur lesquels il a été consulté. Certains changements ont été apportés depuis, mais il me semble que la grande question est celle de la représentation du courant francophone (ultraminoritaire dans l’Église), puisque les Églises francophones sont peu nombreuses et que la remise en cause du niveau consistorial risque de les pénaliser. D'autant que les communautés autochtones sont, elles, explicitement mentionnées dans le document qui insiste sur l'importance du travail fait avec elles.

On peut aussi voir dans cette résistance une peur d'y perdre en solidarité : les ministères en français ont besoin d'un soutien financier, et la révision pourrait apporter la baisse de ce soutien, car les communautés les plus petites n'ayant plus les moyens de payer leur pasteur seront invitées à s'organiser autrement pour se maintenir sans pasteur. Mais Cathy Hamilton rappelle que les paroisses francophones sont aussi des lieux d'innovation, des lieux où la transition se fait, et donc des lieux qui pourraient être soutenus par le fond Mission et service.

Mais il me semble que les tensions viennent en partie d'une question culturelle. La culture française (et en bonne partie la culture francophone) donne beaucoup d'importance aux concepts, aux structures et au contrôle collégial. Le mot "communauté" n'y résonne donc pas de la même façon qu'en contexte anglophone, qui lui base plus sa vie collective sur l'initiative individuelle, les affinités et les opportunités, la mentalité étant plus "pragmatique". Ce n'est pas pour rien qu'il est si difficile de traduire en français le terme "leadership" par exemple, comme il est difficile de traduire en anglais le terme "direction"... Or le projet présenté mise sur l'initiative individuelle et l'émergence de "leaders". Le canada francophone aura donc à faire le même effort de traduction culturelle que celui que nous sommes en train de faire en réfléchissant sur l'adaptation des fresh expressions en contexte français...

En tout cas, c'est une entreprise courageuse, nécessaire et nous pouvons en appeler à l'Esprit pour qu'il guide les délégués au Conseil général cet été lors des débats et des décisions et ensuite, les communautés pour la mise en œuvre des changements adoptés (idées de prière : ici).

Post-scriptum
Pendant que je parle de l’Église unie du Canada, je vous invite à faire un petit tour sur leur site pour y découvrir leur campagne Décolonisez vos achats, qui appelle les membres de l’Église à ne pas acheter de produits fabriqués dans les colonies de peuplement en Israël/Palestine et à en parler autour d'eux. Ils proposent aussi un argumentaire en vidéos.

Claire Sixt Gateuille

mardi 17 mars 2015

Animation theologique et "Capacitación"

Capacitación en espagnol
Empowerment en anglais
"Renforcement des capacités" en français

Le vocabulaire français parait un peu technique comparé à la dynamique des mots espagnol et anglais. L'idée est de donner la capacité aux gens de pouvoir faire les choses par eux-mêmes, pour eux-mêmes.

Lorsque j'étais enfant, un proverbe concernant la mission revenait souvent : "donne un poisson à quelqu'un, il mangera un repas ; apprends-lui à pécher, il mangera toute sa vie". Selon la philosophie du "Renforcement des capacités", ce serait plutôt : "apprends-lui les différentes techniques de pêche, aide-le à développer sa capacité à trouver celle qui fonctionnera le mieux dans son environnement et sa créativité pour qu'il invente par lui-même de nouveaux modes de pêche si besoin, dans une démarche durable". 

Former les gens non pas pour qu'ils répètent ce qu'ils ont appris mais qu'ils l'intègrent, le digèrent et l'interprètent pour leur contexte, de façon à pouvoir ensuite créer ou trouver les outils les plus pertinents pour leur contexte et qu'ils puissent devenir formateurs à leur tour, tel est l'esprit de la démarche.

C'est résolument dans cette démarche que se place la nouvelle brochure d'animation théologique produite par la Cevaa et désormais téléchargeable ici. Apprendre des outils d'animation de groupe, des techniques qui aident les gens à entrer dans le texte biblique ; leur permettre de lire et de réfléchir par eux-mêmes, en communauté, de trouver comment le texte biblique - ou le questionnement théologique - rejoint leur vécu : tels sont quelques-uns des objectifs de cette brochure. Pour la Cevaa, l'animation théologique est "une pédagogie de l'expérience", et toute expérience est influencée par le contexte dans lequel elle est menée. 

Cette brochure a été produite pour s'adresser à un public multi-culturel. Aussi peut-on parfois y trouver un décalage avec notre approche plus européenne, où l'on différencie les objectifs de l'animation (nous partons du principe que les participants sont libres de s'approprier l'animation comme ils le souhaitent, il n'y a pas de "bonne lecture" du texte biblique, seulement des lectures possibles et d'autres qui ne sont pas fidèles au texte) et convictions de la Cevaa (par exemple "Découvrir que la femme n'est pas une créature inférieure à l'homme" p.123 de la brochure ou "Intéresser les Églises aux questions du développement", p.187). Mais cela ne lui enlève pas sa valeur, nécessite tout au plus quelques ajustements.

Une formation aura lieu en juin à Porto-Novo, organisée par la Cevaa, pour des animateurs théologiques (2 par Église-membre), avec charge à eux de faire ensuite connaitre cette brochure, l'utiliser et former d'autres à son utilisation. Parmi les modules de cette formation, la résolution des conflits, le développement holistique (qui prend en compte toute la personne et ses relations, pas seulement ses capacités économiques ou productives), les techniques de l'information et de la communication... Bref, une approche très large de l'animation théologique et de comment elle s'insère dans le reste de la vie de l'Eglise et de la mission. 

Pour compléter la brochure, des fiches ont été produites à l'occasion des 40 ans de la Cevaa (en 2012). Elles ne proposent pas d'animation, mais permettent de mieux comprendre la Cevaa, ses objectifs, ses moyens, son identité spécifique. On peut les trouver ici.

Pour compléter les outils francophones d'animation biblique, on pourra consulter le site http://animationsbibliques.org/ qui propose lui aussi des méthodes d'animation biblique et des animations clés-en-main. Celles-ci ont été produites en contexte français.

Claire Sixt Gateuille

lundi 22 septembre 2014

Sécularisation et identité


Je retranscris ici l'interview que Sabina Baral et Alberto Corsino ont fait avec moi le 26 août pour le site internet de l’Église vaudoise et le journal italien Riforma.Celui-ci a été publié en italien - cliquer ici pour le trouver en version originale - mais avait été mené en français, aussi l'ai-je parfois complété sur la base de l'enregistrement audio. Voici la première partie, la seconde viendra demain.

"Nous rencontrons la pasteure Claire Sixt-Gateuille qui, depuis un an, assure la charge de responsable des relations internationales de l’Église protestante unie de France. Avec elle, nous tentons/essayons de faire le point sur quelques questions qui concernent le débat œcuménique international mais aussi la vie culturelle et spirituelle de nos Églises.

Le 26 août 2014 à Torre Pellice (c) Riforma
SB : Selon vous, sommes-nous encore dans une phase de sécularisation ou nous trouvons-nous dans la post-sécularisation ? Y a-t-il aujourd’hui un renouveau dans la recherche de Dieu ou plus généralement un nouveau besoin de religion ? Les deux choses ne me paraissent pas équivalentes.

CSG : En Italie, on assiste encore à une sécularisation qui est une réaction à la présence très forte de l’Église catholique dans le passé. En France, nous nous trouvons clairement en situation de post-sécularisation, c’est-à-dire le moment où la plupart des gens n’ont plus de culture biblique et théologique, depuis parfois deux générations. Souvent, ce sont les grands-parents qui sont sortis de l’Église. Aujourd’hui, la première chose que les professeurs d’Arts demandent à leurs élèves de lire la Bible car elle reste fondamentale pour comprendre l’art et la culture. Même le fondamentalisme intégriste est une preuve de ce climat post-séculier : c’est une caricature de religion, une religion prêt-à-porter.

Aujourd’hui, les gens ont besoin de sens. Ils peuvent le trouver dans la religion, mais pas forcément. A mon avis, le besoin de religion relève plus d’un besoin de sécurité, d’être rassuré. Mais ce n’est vraiment pas la meilleure façon d’aborder la religion ; pour moi, l’approche de celle-ci doit commencer par la foi, sinon elle reste quelque chose d’extérieur, de « plaqué » sur la réalité des gens, pas quelque chose qui donne du sens. l’Église peut être une réponse au besoin de sens et de relations, en tant que communauté qui leur parle de Dieu, qui les aide à rencontrer Dieu, à commencer une relation avec lui. La Bible et le vocabulaire théologique sont aussi des propositions de sens qui peuvent parler aux personnes en recherche.

Il y a de vraies pathologies, des névroses de la foi : La lecture de la Bible et une prière libre devant Dieu permettent de se libérer des mauvaises compréhensions de Dieu qui viennent de nos projections ; pour cela, il y a un grand travail pastoral et de cure d’âme à faire par les Églises locales pour accompagner les gens.

SB : quand nous imaginons nos Églises de demain, leur structure et leurs stratégies, devons-nous tenir plus compte de leur histoire et de leur identité ou plus des personnes que nous voulons rejoindre par notre témoignage ?

prophète (c) CSG
CSG : les Églises ont leur identité, faite d’habitudes, de rites. Il y a diverses façons de louer Dieu et des diversités liturgiques, y compris d'une communauté locale à l'autre. Mais est-ce vraiment cela l’identité d’une Église ? Pour moi, l’identité se fonde sur le fait d’être une communauté constituée d’enfants de Dieu, qui se nourrissent de sa Parole. Si l’Église a une identité, celle-ci réside dans l’Evangile. Il s’agit avant tout d’avoir foi en Dieu plus qu’en nos propres habitudes. En Italie, vous avez le processus de « Essere Chiesa insieme », être Église ensemble, pour vous aider à cela avec les personnes issues de la migration.

Être confronté à l’autre avec sa différence, l’étranger ou celui qui a d’autres pratiques ecclésiales, est toujours insécurisant. C’est pour cela que j’insiste toujours sur la foi et la relation personnelle à Dieu qui permet de mettre notre confiance en Dieu et non pas dans nos habitudes. Ce n’est pas facile, mais cela nous aide à prendre de la distance, à comprendre pourquoi l’autre fait ou réagit ainsi, mais aussi pourquoi est-ce que nous-même(s), nous avons pris telle ou telle habitude. Cette démarche peut être très déstabilisante pour les communautés qui sont soudées par leurs habitudes, cela nécessite beaucoup de dialogue, au sein du conseil presbytéral et dans la communauté. Le pasteur ne peut pas accompagner cette démarche tout seul. Le conseil doit également être représentatif des différentes tendances, des différents de la communauté.

Le 26 août 2014, Torre Pellice (Italie)

mercredi 17 septembre 2014

La Soumission mutuelle, ou comment on construit la communauté


Valérie Mitrani, présidente de la région Ouest de l’Eglise protestante unie de France, a représenté l’Eglise protestante unie du 9 au 14 septembre à Sète, lors d’un séminaire organisé par la Cevaa sur la soumission mutuelle. Elle a accepté de partager avec moi ses impressions au retour. 

CSG : Pouvez-vous me parler du thème de ce colloque et de comment il a été abordé ?
Les participants au séminaire (c) Cevaa
Valérie Mitrani : Nous avons travaillé sur la « Soumission mutuelle », à partir des textes bibliques de Paul et des épitres pastorales. L’animation biblique était vraiment de belle qualité. Notre réflexion a aussi été nourrie par des intervenants.

J’ai retenu en particulier deux interventions : un diplomate-théologien qui nous a parlé des rapports entre politique et Églises et nous a interpelé sur le manque d’occasions, pour les Églises, de s’interpeller les unes les autres, accepter d’être vues par les autres ; et une autre intervention portait sur les modèles communautaires que les croyants portent en eux (le rapport au pasteur, les références de ce que doit être une Église, le rapport à l’autorité, etc.) et comment ces différents modèles « frottent » entre eux dans une communauté marquée par la diversité.

Nous avons eu aussi des partages en petits groupes et du temps pour se rencontrer de façon plus informelle. Pour ce séminaire, nous avons eu du temps (6 jours), et cela était précieux. Nous n’étions pas d’abord là pour représenter notre Église, mais pour vivre ce temps ensemble. Les échanges ont surtout parlé de la soumission mutuelle dans chacun des Églises, et moins de l’interpellation entre Églises, même si cela a été évoqué ici et là.

J’ai principalement retenu quatre axes autour de ce thème :
- D’où je parle influence ma compréhension du thème 
Par exemple, les sud-américains nous ont dit l’a priori négatif qu’ils ont face à la formulation « soumission mutuelle ». Cela les renvoie à l’autoritarisme, à leur passé marqué par la dictature… Pour les africains, ce qui revenait plus souvent, c’est la question des rapports entre hommes et femmes. Pour nous, européens, cela renvoie plutôt à l’aspect communautaire : chacun est reconnu, et après ? Comment renforcer, renouveler la communauté ? 

- La soumission mutuelle est la conscience d’être membres du corps du Christ
La soumission mutuelle est avant tout soumission au maître qui s’est fait serviteur, Jésus-Christ. C’est une démarche aussi bien spirituelle qu’intellectuelle. La soumission mutuelle n’est pas un choix d’être gentil et de dire qu’on est tous égaux et qu’on a tous le droit de parler, c’est la conscience d’être membres d’un même corps. Ce que je suis, je n’ai pas à y renoncer. Mais je dois m’interroger : En quoi ce que je suis, je le suis au service de l’autre ? En quoi ce que je suis « sert » à l’autre ? Cela permet de faire communauté.

Ici, dans nos Églises européennes (en tout cas celles qui sont membres de la Cevaa), les minorités sont reconnues, même s’il y a toujours des améliorations à faire pour le vivre pleinement, chacun a sa place… mais au-delà de la reconnaissance de la spécificité culturelle de chacun, la question c’est « et après, on en fait quoi ? ». Comment être une communauté et non une juxtaposition d’individus ?

- Jusqu’où la soumission ?
séminaire Cevaa, septembre 2014 (c) Cevaa
C’est une question qui est beaucoup apparue. En dialogue en particulier, avec la démarche d’inculturation. Comment trouver le juste équilibre entre l’adaptation du langage de l’Église à la culture dans laquelle elle est présente et la force d’interpellation de l’Evangile ? Dans quelle mesure faut-il s’adapter à la culture, dans quelle mesure faut-il être en rupture ? D’un côté, on risque d’affaiblir la capacité de l’Evangile à travailler les cultures de l’intérieur, de l’autre on risque de parler dans le vide, de ne pas toucher les gens... 

CSG : Cette question se pose aujourd’hui dans les démarches qui cherchent à contextualiser l’Evangile dans les sous-cultures en Europe, comme les Fresh expressions of Church.

VM : Oui. Le 4e axe est celui de la gestion des crises.
Dans une situation de crise, pour pouvoir rappeler la soumission mutuelle en Christ, il faut trouver quel est le point de départ de la crise. Est-ce un affrontement Nord/Sud ? riches/pauvres ? jeunes/vieux ? hommes/femmes ? Quel est le conflit de départ sur lequel on doit travailler ?

CSG : qu’avez-vous tiré de ce séminaire, personnellement ou pour l’Église dans laquelle vous servez ?
VM : Grâce à ce séminaire, j’ai pu approfondir cette question de la soumission mutuelle et de ce qu’elle met en jeu pour la communauté. Toutes les Églises locales sont multiculturelles, que ce soit parce que des migrants en font partie ou parce que la mobilité fait aujourd’hui que même dans des petits villages, il y a les « locaux » et les « nouveaux arrivants » et qu’il faut faire communauté ensemble. Partout dans notre Eglise la dynamique de vie communautaire est en jeu.

J’ai aussi pris conscience que nous avons avec la Cevaa une chance de rencontres et d’enrichissement mutuel, un schéma de relations offert à notre Églises – et aux autres Églises membres – qui n’est pas assez vécu, dont les membres de notre Église ne réalisent pas la richesse.

Propos recueillis par Claire Sixt Gateuille