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mercredi 23 décembre 2015

cheminer - partie 5

Nous avons vu avec Mt 22.34-40 que Jésus résumait en deux commandements le chemin pour faire la volonté de Dieu : « Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ton intelligence » et « Tu dois aimer ton prochain comme toi-même ». La tension entre ces deux pôles, cette tension féconde qui crée la dynamique de la foi chrétienne, nous met en route. Ces deux commandements sont deux piliers sur lesquels nous nous appuyons, mais nous risquons toujours de nous appuyer trop sur l’un ou sur l’autre… Que faire ? Tenir comme un équilibriste entre les deux ? Précisément, ce qui fait tenir un équilibriste en équilibre, c’est d’être constamment en mouvement, de toujours compenser les déséquilibres inévitables, de toujours se rééquilibrer en bougeant. Et si vous avez suivi un jour des cours de cirque, vous savez que quand on est débutant et qu’on s’essaie au funambulisme, il vaut mieux avancer sur le fil, marcher dessus c’est ainsi qu’on a le moins de risques de tomber.

Un déséquilibre constamment compensé, c’est aussi ainsi que l’on pourrait définir le mouvement de la marche. Car pour marcher, il faut reporter son poids d’une jambe sur l’autre mais aussi vers l’avant, ce qui implique de se déséquilibrer, car l’on avance son centre de gravité alors que la jambe qui va porter le poids du corps n’est pas encore posée à terre devant soi… On avance alors qu’on n’est pas encore sûr de son appui… La marche est donc un exercice risqué, un déséquilibre constamment rattrapé.

A force de pratiquer cette activité, nous oublions ce déséquilibre qui nous déstabilise, mais que nous parvenons constamment à rattraper, au point de finir par l’oublier. Par contre, pour les personnes qui ont des troubles de l’équilibre, certaines personnes âgées et celles dont les appuis sont fragilisés, tout comme pour les enfants qui apprennent à marcher, ce risque est évident, concret… Il peut les insécuriser, mais le plus souvent, elles l’intègrent. Et notre vie d’Église, d’Église en marche, est aussi un déséquilibre constamment rattrapé entre l’intériorité et l’attention aux autres. Pour avancer, nous avons besoin de prendre le risque de nous déséquilibrer, et même de tomber, bref, nous avons besoin de prendre des risques.

Prendre des risques, c’est ce qu’a fait Abraham en quittant son pays, c’est ce que font les prophètes, ce que font les disciples qui abandonnent tout pour suivre Jésus, c’est ce que font les premiers chrétiens, qui risquent d’être persécutés, et bien des chrétiens aujourd’hui encore dans le monde. Prendre des risques, c’est ce que fait la femme cananéenne en Mt 15.21-28, qui se jette sur Jésus et ses disciples, qui ose prendre le risque d’être rejetée, d’être critiquée, d’être condamnée, elle qui ose passer outre tous les interdits sociaux de l'époque.

C’est risqué, mais dans son cas, c’est bénéfique, et pas seulement pour sa fille. Sa fille est guérie, mais c’est aussi tout le périmètre de la mission de Jésus qui est modifié, pour Jésus et ses disciples, pour tous puisqu’à partir de ce texte, le peuple qui bénéficie du ministère de Jésus, ce n’est plus seulement Israël, mais c’est le monde entier, même si Jésus continue son ministère au sein de son peuple. C’est nous aujourd’hui, car désormais « il n’y a plus ni juifs ni grecs… » et parce que, désormais, nous sommes appelés à annoncer l’Évangile à tous et à accueillir chacun comme une sœur ou un frère en Christ, à écouter chacune et chacun parce que Dieu peut nous parler à travers eux, y compris les païens d’aujourd’hui, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas comme nous, pas assez propres ou pas assez raisonnables, pas assez ceci ou trop cela…

Prendre des risques, c’est oser essayer d’obtenir un « plus grand bien », en remettant en jeu sa situation actuelle. Prendre des risques, ça peut donner des bénéfices, mais cela déséquilibre aussi, et parfois, cela peut aussi nous amener à faire des erreurs, à chuter, à se tromper et à être critiqués. Mais après tout, même les disciples se sont trompés, ont mal interprété et n’ont pas compris, certains sont même tombés, comme Pierre ; certains ont douté, même après avoir vu Jésus ressuscité…

Prenons l’exemple de notre texte de Mt 16.5-12 : Jésus les enseigne, et ils prennent pour une critique d’organisation ce qui est un appel à la vigilance spirituelle. C’est quand même un sacré quiproquo ! Mais si Jésus les critique, les traitant de « petits croyants » ou de « croyant peu », il les éclaire, croise les références pour corriger leur interprétation, et c’est pour eux une occasion d’apprendre, d’approfondir leur compréhension de Jésus.

Prendre des risques, des risques calculés, cela peut être bénéfique, que la prise de risque soit fructueuse ou non ; parce qu’un échec ou une erreur est presque toujours une occasion d’apprendre, d’apprendre des choses sur soi ou sur les autres, ou d’approfondir, de rentrer dans plus de nuances, dans l’épaisseur de l’humain, de voir les choses autrement.

Claire Sixt Gateuille

PS.: merci à Joan Charras Sancho à qui j'ai emprunté l'image de la marche comme déséquilibre constamment rattrapé, image qu'elle utilise dans sa thèse de doctorat : Pratiques liturgiques des églises luthériennes et réformées en France et critères d'analyse de ces pratiques. Vie liturgique, dynamique communautaire et identité ecclésiale.

dimanche 5 octobre 2014

Besoins spirituels et réponses des Eglises


E. Parmentier, professeur à Strasbourg (c) CSG

Lors du colloque organisé par la CEPPLE en ouverture de son assemblée, Jean-Pierre Bastian (voir le billet d’hier) et Elisabeth Parmentier nous ont accompagnés dans la réflexion sur « Quel futur pour les Eglises protestantes des pays latins d’Europe ? ». Elisabeth Parmentier nous a présenté 5 attentes contemporaines en matière de croire et les questions que cela pose aux Eglises protestantes.

Le premier besoin, celui d’identité et d’ancrage local, joue chez les « locaux », qui ont besoin de voir leur histoire reconnue et valorisée (par exemple la contribution des protestants à la société), mais aussi chez les personnes issues de la migration qui recherchent un ancrage dans la Bible, parfois jusqu’au littéralisme et des convictions théologiques simples. Elles nous interrogent sur notre capacité à formuler ce que nous croyons et le gros enjeu avec elles est celui de l’interprétation biblique, de l’herméneutique. 

Le deuxième besoin est celui d’appartenance supra-locale et d’ouverture. Il y a toute une dynamique non confessionnelle aujourd’hui dont la proclamation est centrée sur Jésus-Christ mais sans théologie élaborée, dont les Eglises sont définies non en termes de confessions mais en termes d’activité spirituelle, d’expérience, de convivialité, de bien-être communautaire et de festif. Face à cette mouvance, comment pouvons-nous offrir à nos membres un ancrage plus large que la paroisse locale ? En valorisant nos réseaux et organisations internationales, mais aussi en faisant connaitre les grandes figures protestantes actuelles (Margot Kässeman, Lytta Basset, etc.), car les gens cherchent des « maîtres spirituels ». Concernant les organisations internationales, tout l’enjeu est d’arriver à surmonter les divisions liées aux questions éthiques et donc de travailler avec les autres Eglises l’articulation entre culture, contexte, identité historique et biblique.

Anne-Laure Danet animait les débats (c) CSG
Le troisième besoin est celui d’expérience spirituelle, de vivre quelque chose en rapport avec la foi. Beaucoup d’Eglises travaillent aujourd’hui à des célébrations plus expérientielles, plus festives, à la « fécondité » de leurs cultes. Nous savons l’importance de l’accueil humain autour du culte, mais pas forcément valoriser les charismes personnels. Nous avons des réalités patrimoniales que nous pourrions valoriser mieux, avec l’aide d’artistes pour développer aussi l’accueil « vertical », l’ouverture à la spiritualité. Et développer les lieux informels, occasion d’un accompagnement des passants, dans une qualité théologique et de sens (on constate les questionnements ou les récits de vie qui surgissent au détour d’une visite, à la sortie d’un concert, dans une discussion avec la personne qui « tient l’exposition » ou est présente).

Le quatrième besoin est celui de théologie. Les gens ne cherchent plus le salut ou la vie éternelle, mais une vie réussie. Nous devons adapter notre discours pour ne pas commencer par la proclamation du salut, mais partir d’une théologie de la bénédiction pour les amener ensuite, dans l’accompagnement, à l’idée du salut. L’idée de salut pose trois problèmes à nos contemporains : ils la placent post-mortem alors que ce qui les intéresse, c’est aujourd’hui ; avec le salut par grâce, ils n’ont plus rien à faire ; et ils attendent des religieux une parole magique ou un rite, un geste de protection et non une mise en mouvement…

Le dernier besoin est celui de dialogue multiculturel et interreligieux. Face à la peur de l’autre, à la peur du conflit, mais aussi à la peur de « se perdre », nos contemporains ont besoin d’Eglises confessantes, qui affichent clairement leur conviction (ont un message « profilé »), mais aussi conviviales et accueillantes. Des Eglises également ouvertes au dialogue inter-religieux et impliquées dans la « guérison des mémoires » après des conflits.

une partie de l'assistance (c) CSG
Dans le travail de groupes qui a suivi, quelques pistes ont été évoquées, pour nos Eglises ou la vie de la CEPPLE :
- Nous devons toujours trouver le juste chemin de crête entre fidélité (à l’Evangile, aux convictions protestantes) et innovation (pour rencontrer les attentes et les besoins de nos contemporains), à la fois dans l’institution et dans chaque ministère (laïc ou ordonné).
- Comment faire une pastorale sur mesure qui ne soit pas du prêt-à-porter ? Etre confessant, ce n’est pas être dogmatique.
- Comment allier attitude œcuménique et message « profilé » ?
- La CEPPLE pourrait se saisir de la perspective de 2017 pour permettre à ses membres d’apporter un témoignage (type témoignage vidéos de membres) sur quel est le sens d’être Eglise protestante aujourd’hui (dans les pays latins). 
- Comment se positionner dans ce monde de concurrence effrénée, y compris dans la proposition de sens ? Les groupes humanistes athées ou agnostiques sont ceux qui sont le plus en croissance.
- Comment gérer le fait qu’un contre-témoignage, ou même une non-disponibilité en cas de demande urgente ont des conséquences directes ? L’attente de pasteurs qui soient des figures charismatiques ? Les protestants historiques sont coincés entre la peur du « gourou » et la nécessité de s’appuyer sur des personnalités médiatiques pour prendre et/ou faire connaitre des positions fines mais médiatiques.

Une partie importante des échanges a aussi porté sur la place des minorités « ethniques » dans nos communautés et la différence dans les positionnements éthiques entre elles et le reste des communautés. Comment arriver à accepter l’herméneutique de l’autre et à entendre son positionnement éthique sans le juger ? Comment faire aux personnes issues de la migration toute leur place dans nos Églises ? Comment accompagner les jeunes malgré ces différences ?

Ce colloque a été un temps de partage très riche et l’occasion de discerner quelques perspectives pour la CEPPLE pour la période 2014-2018.

Claire Sixt Gateuille

lundi 8 septembre 2014

La Ceeefe, pour quoi faire ?

Vous me répondrez peut-être par une autre question : La Ceeefe, quézaco ?

AG 2014 de la Ceeefe à Versailles (c) A. Antérion
La Ceeefe est une "Communauté d'Églises protestantes francophones à l'étranger", c'est à dire implantées dans des pays où le français n'est pas une langue officielle. Elle regroupe 35 Églises locales, présentes dans 16 pays, mais aussi - pour des raisons historiques et parfois de droit local des cultes - les Églises luthéro-réformées des DOM.

La Ceeefe tient son Assemblée générale chaque année le dernier week-end d'août chez les diaconesses de Reuilly à Versailles. C'est l'occasion de retrouver les uns et les autres, d'avoir des nouvelles, de partager les projets et les innovations, les difficultés et les joies, de faire appel à la solidarité des autres, de réfléchir ensemble sur telle ou telle problématique.

Bernard Antérion (c) CSG
Après 18 ans sous la présidence d'Yves Gounelle, la Ceeefe a depuis août 2013 un nouveau président en la personne de Bernard Antérion et quelques changement ont eu lieu dans le bureau. Qui dit nouvelle présidence dit souvent nouveau style ou nouvelles orientations. Le comité directeur de mars avait donc décidé que l'AG 2014 serait l'occasion de se poser la question "La Ceeefe, pour quoi faire ?". Grâce à deux temps d'animation, les présents ont pu dégager 4 objectifs : 
1. Être un réseau communautaire, de soutien, d’accompagnement, un regard extérieur offert aux Églises et aux pasteurs

2. Être une présence (protestante) d’expression francophone de la foi en Christ dans le monde

3. Valoriser le savoir-faire et l’expertise des Eglises membres en matière de diversité et de vivre-ensemble et l’offrir aux Églises francophones
4. Donner légitimité et crédibilité aux Églises membres dans les pays où elles sont implantées.

Je ne peux pas ici partager des nouvelles de toutes les Églises - le Bulletin annuel et le site de la Ceeefe sont là pour ça - mais voici quelques projets ou actions qui ont attirés mon attention :

De la mode au foot 
"Que m'apporte la Ceeefe ?" - animation (c) A. Antérion
Parmi les innovations mises en place pour faire connaitre l’Église francophone du lieu, deux initiatives originales nous ont été présentées : l’Église de Stockholm, installée dans un quartier d'affaires et d'artistes, a accueilli cette année un défilé de mode, de façon à se faire connaître et à marquer qu'elle est un lieu accueillant et ouvert. L’Église de Mayotte, quant à elle, a créé une équipe de football. La jeunesse de la population mahoraise et la popularité du foot sur l'île expliquent ce choix, l’Église de Mayotte étant très active, spirituellement et socialement, auprès des jeunes.

Formation et solidarité 
Les présidents de la FPF et de la Ceeefe (c) A.Antérion
L'Église du Maroc est actuellement très active sur deux fronts : former théologiquement les jeunes qui arrivent dans cette Église, principalement en provenance d'Afrique subsaharienne, et avoir une action diaconale auprès des migrants. Dans le premier domaine, elle a créé l'Institut Al-Mowafaqa, qui assure une formation à la théologie en alternance, les étudiants étant en stage dans l’Église du Maroc, et qui propose également une formation au dialogue inter-religieux islamo-chrétien sur 5 mois, de janvier à mai. Pour en savoir plus, cliquer ici. Concernant le deuxième domaine, le pasteur Amédro a évoqué, de façon sobre mais déjà marquante pour ceux qui l'écoutaient, quelques parcours de migrants et ce qu'ils pouvaient subir sur le trajet. Il a rappelé qu'il y a autant de morts à Gibraltar qu'à Lampedusa chaque année, même si les médias en parlent beaucoup moins.

Construire, c'est investir dans l'avenir
C'est en tout cas la conviction de deux Églises qui portent actuellement des projets immobiliers conséquents : Djibouti et La Réunion.
A Djibouti, le temple est en train d'être entièrement rénové, après des travaux importants sur d'autres locaux qui devraient accueillir d'ici peu, nous l'espérons, un centre de formation. Il manque malheureusement encore beaucoup d'argent pour finir les travaux. Mais l'équipe locale ne manque pas d'idées. Elle a prévu, entre autres, de "vendre" symboliquement des carreaux de la mosaïque qui recouvrira la façade du temple aux donateurs. A 6 € le carreau, à vous de voir si vous souhaitez vous associer à ce beau projet... Pour les français, un don à l'ordre de la Fondation du protestantisme ou du Défap, avec la mention Djibouti, permet de bénéficier de réductions fiscales. Pour en savoir plus sur le projet et l'avancée des travaux, cliquez ici.

Le projet immobilier de l’Église protestante de la Réunion
L’Église de la Réunion a elle aussi un projet de construction, celui d'un temple avec presbytère et salles pour l'action diaconale au Sud de l'île, nommé "Centre Martin Luther King", à St Pierre où la communauté protestante qui se réunit depuis plusieurs années souhaite désormais disposer d'un bâtiment adapté à ses besoins et à son engagement social. Ils recherchent encore 300 000 € pour boucler leur budget. Aussi l’Église de la Réunion invite tous les donateurs potentiels à devenir "Pierres vivantes" dans ce projet. Là aussi, il y a la possibilité de faire un don à travers la fondation du protestantisme, avec la mention "projet CMLK St Pierre de la Réunion".

Ces quelques échos sont très partiels et donc forcément partiaux. Pour plus d'information, vous pouvez visiter le site de la Ceeefe : http://www.eglises-protestantes-francophones.org/

Claire Sixt Gateuille