Affichage des articles dont le libellé est COE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est COE. Afficher tous les articles

mardi 26 octobre 2021

Rencontre à Bossey - jours 1 et 2

Château de Bossey (c) CSG
Je suis depuis dimanche 24 au soir au Château de Bossey, dans le canton de Vaud, en Suisse, pour une rencontre des chargés de relations œcuméniques et internationales ("Ecumenical officers" en anglais) des Églises membres du Conseil œcuménique des Églises (COE). Une trentaine d'entre nous ont pu se déplacer, et vingtaine se joignent à nous en visioconférence, certains par demi-journées à cause des décalages horaires. C'est la première rencontre internationale organisée par le COE depuis le début de la pandémie, et un test de rencontre en mode hybride. 

Actualité du COE

Pour l'instant, nous avons rencontré Dr Fr Ioan Sauca qui nous a tenu au courant des projets en cours et de l'actualité du COE, Charlotte Belot et Marc-Henri Heininger qui sont intervenus sur la préparation pratique de l'assemblée et Dr Mikie Roberts sur sa préparation spirituelle, Dr Risto Jukko, et Dr Seforosa Carroll sur le travail de la Commission de Mission et d’Évangélisation, Peter Prove et deux autres personnes concernant le Commission des Églises sur les affaires internationales (CCIA) et Frédéric Seidel sur le travail des Églises auprès des enfants. 

Préparation de l'assemblée

Logo de la 11e Assemblée du COE à Karlsruhe
Concernant l'assemblée - le point qui m'intéressait le plus, je dois l'avouer - les préparatifs avancent, même si les organisateurs s'arrachent parfois les cheveux car il leur faut penser un plan A (situation normale), un plan B (légères restrictions, les 2/3 des participants prévus) et un plan C (seuls les délégués et conseillers des Églises seraient présents sur place, soit 1/3 des participants prévus) puisque les décisions sanitaires sont prises au maximum deux semaines à l'avance, ce qui complique singulièrement la planification (les organisateurs du Grand KIFF ont vécu ça aussi chez nous). L'équipe se concentre également sur les moyens à mettre en œuvre pour que tous les délégués puissent venir en Europe en aout 2022 (les défis concernent principalement l'accès aux vaccins et visas).

Un livret d'études bibliques sera mis en ligne en novembre, avec une étude biblique pour chaque fête liturgique d'ici l'assemblée, que les Églises locales pourront utiliser pour accompagner par la prière et la méditation biblique la préparation de ce temps fort. La liste des "conversations œcuméniques" et des ateliers auxquels les participants pourront s'inscrire sera disponible en janvier. Cette assemblée sera l'occasion de travailler, mais aussi l'occasion de se réjouir de cette possibilité de nous rencontrer et de l'action de Dieu dans notre monde.

Nous parlons régulièrement cette semaine du thème de l'assemblée, "L'amour du Christ mène le monde à la réconciliation et l'unité", inspiré des textes bibliques de 2 corinthiens 5.14 et de Jean 4. Quatre participants ont partagé leur réflexion sur ce thème. quelques phrases glanées au passage : Que veut dire "L'amour du Christ" dans une Europe touchée par la sécularisation ? Comment témoigner que Dieu mène le monde aux non-croyants ? L'amour inconditionnel est la marque des chrétiens. Le pèlerinage est un mouvement volontaire en réponse à l'amour du Christ. dans un pèlerinage, l'hospitalité et le cheminement commun font de l'autre un frère.L'amour et l'espoir ouvrent un avenir.

En savoir plus sur la préparation de la 11ème assemblée du COE à Karlsruhe ici.

Programmes

Les représentants du travail de la Commission Évangélisation et Mission nous ont présentés trois axes de travail actuel : l'un sur le détricotage des liens entre mission et colonialisme, un autre sur la formation à la mission et un troisième sur la participation des jeunes dans la réflexion missionnaire. un bureau est par ailleurs centré sur la "Mission depuis la périphérie" (Mission from the Margins), c'est-à-dire affirmer, encourager et faciliter l'implication des pauvres, des exclus, des dévalorisés, des minoritaires, etc., avec trois priorités sur inclusion des personnes handicapées, la participation et la prise en compte des préoccupation des populations indigènes et le travail en réseau. La lutte contre le racisme et le travail sur l'intersectionnalité (la simultanéité de plusieurs formes de domination) font également partie de son travail. Je retiens une phrase de cette présentation : Chacun est un cadeau de Dieu offert aux autres : comment aider les personnes marginalisées (handicapés, exclus, discriminés) à expérimenter cela ? 

Le travail des Églises après des enfants est actuellement centré sur la prévention des abus - sexuels, domestiques, etc. - et sur les changements climatiques, préoccupation soulevée par les enfants eux-mêmes. Différentes ressources sont accessibles sur le site du COE, malheureusement souvent en anglais, mais quelques unes sont traduites comme ce document sur l'éducation contre la violence liée au genre.

Actualité des Eglises membres

Les Églises membres traversent la pandémie de façon très différente selon les contextes et le niveau de protection sociale offert dans le pays. Nous avons eu deux séances de partage des Ecumenical officers où les participants ont partagé les défis et les changements apportés par la pandémie.

Chapelle du Château de Bossey (c) CSG
Il y a les sociétés européennes, où la pandémie a accru les inégalités entre ceux qui bénéficient d'une (forte) protection sociale et ceux qui passent entre les mailles du filet (précaires, indépendants, gens du voyage, gens de couleurs selon les pays), mais où la situation des Églises est restée confortable, surtout pour les protestants qui mettent plus l'accent sur la prédication - qui peut se faire à distance - que sur les sacrements. 

Il y a tout l'occident, où les gens se (re-)découvrent vulnérables, où la polarisation de la société se développe à grande vitesse, entre les vaccinés et les autres, entre les racistes et les gens de couleur, entre les locaux et ceux qui viennent d'ailleurs (ne risquent-ils pas de nous contaminer ?)...

Il y a l'Afrique, où à la pénurie de vaccins s'ajoute la prolifération des théories conspirationnistes anti-vaccins, la pauvreté et dans certains endroits la corruption dans les contrats de matériel médical, le trafic d'êtres humains ou les grossesses d'adolescentes.

Il y a tous les pays où la pandémie sert à justifier une répression militaire, des violences policières, des exactions envers les minorités.

il y a partout l'épuisement de tous ceux qui sont chargés dans nos sociétés de prendre soin des autres, parce que la tache est immense, la reconnaissance quasi nulle et que les violences à leur encontre augmentent.

Il y a enfin les signes d'espoir : le nombre de victimes moins élevé qu'attendu dans les pays les moins favorisés, le dialogue entre générations qui s'est renforcé du fait de la cohabitation forcée dans les familles à cause de la pandémie et commence à porter des fruits dans les Églises, la solidarité spontanée des membres engagés dans les Églises et leur travail pour le bien commun.

mardi 6 juillet 2021

Ma meilleure expérience oecuménique

 Je me suis demandée il n'y a pas longtemps quelles étaient ma meilleure et ma pire expériences œcuméniques. La pire sera pour un prochain billet, mais commençons par la meilleure. On sait que les premières fois sont souvent inoubliables, je ne déroge pas à la règle : ma meilleure expérience œcuménique a été ma première assemblée du Conseil œcuménique des Églises, à Porto Alegre (Brésil), en 2006.

(c) COE

Partie un froid matin de février 2006, j'arrivais en plein été, dans un pays de couleurs et de contrastes saisissants. Partie de ma petite expérience œcuménique de fille d'un couple mixte sur le papier (en fait, mon père, issu d'une famille catholique, était agnostique) et de mon expérience de pasteure des Hautes-Pyrénées (dont la célèbre ville de Lourdes !), j'ai découvert la réalité incarnée de l’Église universelle, sa diversité de confessions, de cultures, de coutumes, y compris vestimentaire pour son clergé... J'ai découvert des façons d'appréhender la vie, des expériences, des témoignages très différents de ce que je vivais.

J'ai expérimenté surtout de la part des personnes présentes une grande bienveillance et une envie, une volonté de chercher à comprendre l'autre, malgré les difficultés de trouver une langue commune ou de se comprendre, de par des expériences si différentes. 

(c) COE

Les célébrations ainsi que les plénières incluaient des éléments de théâtre et de dans pour ne pas s'adresser qu'au cerveau rationnel et pour que tous se sentent inclus. Une grande attention était portée à la beauté des liturgies et de leur mise en espace. 

Chaque matin, un temps de partage biblique en petit groupe - toujours le même - permettait de se sentir porté par la prière de ces quelques visages un peu mieux connus, et un riche échange interculturel avait lieu autour de la lecture du texte biblique du jour, texte qui faisait autorité pour chacun de nous même si nous vivions différemment cette autorité. 

Cette expérience fut très instructive pour moi - j'y ai appris beaucoup - mais surtout immersive : ce que j'y ai vécu dépasse de beaucoup ce sur quoi je peux mettre des mots. Lors que je suis déçue par certaines choses dans l’œcuménisme international aujourd'hui, je repense à cette expérience fondatrice, et celle-ci me remotive et me remets en chemin, à chaque fois. Se découvrir si différents mais frères et sœurs en Christ, cela n'a pas de prix !



dimanche 22 novembre 2020

L'un de ces plus petits... qui est-ce ?

 Voici la prédication du culte de ce jour sur Youtube (avec les quelques mots qui manquent dans la vidéo, à la fin du 1er paragraphe) :

1.    « L’un de ces plus petits »…. C’est lui, c’est elle…  c’est peut-être toi ?
Ce « plus petit » que désigne le texte, c’est d’abord celui ou celle qui a un besoin, un besoin vital, physique ou relationnel… c’est-à-dire que cela peut-être chacun de nous… Ce « plus petit », c’est celui qui a besoin d’un autre. Pas seulement de son aide, mais aussi de sa présence, et de son attention.
Ce « plus petit », cela peut être quelqu’un qui a un statut social inférieur, qui est plus marginal que moi dans la société, qui n’a pas les mêmes capacités. C’est souvent cela qui caractérise les « plus petits », cette impression qu’on a – et qu’ils intériorisent parfois – qu’ils sont inférieurs ou dépendants. Mais dans ce texte, ce qui les caractérise, c’est d’abord leur besoin de l’autre, leur besoin de faire partie d’une communauté, d’une société qui prenne soin d’eux…
Et notre texte pointe justement la responsabilité de chacun de nous à faire société avec eux. Une société qui ne soit pas seulement une société d’égaux, de pairs, de gens avec qui il est facile de s’identifier, mais aussi une société asymétrique, qui regroupe des gens plus différents, des situations plus disparates, des rapports inégalitaires, des gens qui ont du mal à s’identifier les uns aux autres.
Notre texte est un texte apocalyptique, c’est-à-dire un texte qui joue comme un révélateur, en pointant notre responsabilité, et en questionnant notre espérance. Je trouve qu’il n’est pas facile de lire un texte biblique apocalyptique en ce moment, il nous renvoie tellement aux crises actuelles : crise écologique, crise sanitaire, crise économique et de plus en plus, crise sociale… ces crises, qui révèlent les inégalités de nos sociétés et à l’échelle mondiale, les injustices, le manque d’humanité et les logiques de prédation, ces crises sont elles aussi révélatrices de notre responsabilité, et elles questionnement aussi notre espérance, notre capacité à nous projeter dans l’avenir et à nous libérer des déterminismes du présent.
Notre texte biblique est très clair, il pose le « plus petit » au centre de l’attitude morale demandée au croyant. Il questionne notre façon d’établir la justice dans nos sociétés : Comment répondons-nous aux besoins des « plus petits » ?  
Quel regard portons-nous sur eux ?  Comment cherchons-nous à vivre la fraternité dans notre société (et même dans l’Église) ? Nos logiques de redistribution établissent-elles plus de justice ou ont-elles fait disparaitre la relation entre les « plus petits » et les autres ? Notre société est-elle devenue tellement inégalitaire que les uns ne puissent plus s’identifier aux autres ? Les « plus petits », les plus marginalisés sont de plus en plus cachés, évacués de l’espace public, des lieux de vie commune. Des communes refusent les HLM, des centres-villes refusent les mendiants ou les migrants, les services de l’état se renvoient parfois les cas difficiles comme des balles de ping-pong, faute de moyens. Et notre indignation face à ces situations retombe comme un soufflet.  
C’est notre responsabilité que Jésus pointe, collective et individuelle : c’est chacun de nous qui est responsable des besoins des « plus petits ». Mais le texte pointe aussi une espérance, dévoile un horizon, certes conditionnel, mais il ouvre une perspective : Oui, il est possible de partager, de vivre fraternellement, en répondant aux besoins de chacun ! 

Cette espérance, c’est la différence entre la lamentation et l’apocalypse : il n’y a pas de fatalité, il n’y a pas de déterminisme si fort qu’il ne soit un destin ; on peut encore tenter de changer les choses….
Nous pouvons en particulier nous inspirer des éléments d’une réflexion qui traverse actuellement les institutions chrétiennes internationales autour de la diaconie, c’est-à-dire des actions humanitaires et sociales faites par les Églises et les ONG chrétiennes. La Fédération luthérienne mondiale, par exemple, invite à penser la diaconie comme convivialité, comme vivre ensemble. L’idée, c’est de ne plus séparer les bénéficiaires des donateurs, dans une logique qui finit par opposer les « eux » et les « nous », mais à travailler sur l’inclusion des « plus petits » et la vie commune. La diaconie n’est plus un don ou un service, mais un partage.
De la même façon, le conseil œcuménique des Églises invite à mettre les personnes en marges, celles qui sont les plus éloignées des structures de décision au centre, parce qu’elles sont souvent des témoins privilégiés du péché et de la libération, des figures d’espérance. Les « plus petits » sont un des visages du Christ…

2.    « L’un de ces plus petits »…. C’est aussi moi…
Le texte de Mt 25.31-46, dernier enseignement de Jésus, renvoie à un autre texte du tout début de son enseignement, Mt 5.17-20, où Jésus dit « celui qui violera l’un de ces plus petits commandements […] sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux ». Quand je relis le texte du jugement, je me dis que parfois, « le plus petit », c’est moi. Chaque fois que je refuse de voir un des « plus petits » de la société, que je ne prends pas le temps de répondre à ses besoins fondamentaux, que je ne m’identifie pas à lui, à elle, chaque fois que je ne pratique pas la justice, je deviens ce « plus petit » dans le Royaume des cieux. Je n’en suis pas exclue, mais je n’en suis pas non plus une digne représentante…
Les promesses de justice de l’Ancien Testament sont toujours valables à l’époque de Jésus et encore aujourd’hui. La justice – traiter justement un autre être humain – est un véritable témoignage à Dieu. Le regard, l’attention, la fraternité sont un témoignage. Ce ne sont pas des « choses à faire » pour plaire à Dieu, mais parce que Dieu a porté sur nous un regard d’amour. Nous sommes souvent ce « plus petit » dans le Royaume des cieux, mais Jésus-Christ nous libère, nous relève, nous encourage, et cela nous pousse à faire de même avec d’autres. Son regard d’amour est contagieux… Parce que nous sommes souvent ce « plus petit » moralement et que Dieu nous restaure, nous pouvons nous identifier aux « plus petits » socialement et entrer dans un partage avec eux.
Notre regard sur les autres changé par Christ nous entraine à porter ce regard attentif sur les « plus petits » et à répondre à leurs besoins. Notre regard sur les autres changé par Christ nous entraine à reconnaître que nous pouvons recevoir au moins autant des autres que ce que nous leur apportons…

3.    « L’un de ces plus petits »…. C’est Jésus !
C’est Jésus qui se prépare à être humilié, bafoué, torturé ; qui se prépare à mourir. Ce « plus petit », c’est Jésus, qui sera trahi, abandonné par ses amis les plus proches, condamné à mort et traité comme un moins que rien. Ce « plus petit », c’est le Fils que Dieu a envoyé pour notre salut. On est loin alors de l’image du Fils de l’Homme en gloire qui juge et qui sépare les brebis des boucs. On est dans l’humanité souffrante et qui se sent abandonnée de Dieu.
Suivre Jésus, être disciple, être témoin de la Bonne nouvelle de Dieu, c’est se faire disciple de ce « plus petit » là. Il n’est plus question d’être un héros de la foi, un champion exemplaire, mais de rejoindre l’humanité, aussi bas soit-elle, et de se reconnaître en elle. Il est question d’être un croyant – une croyante – qui reconnait ses manques, son interdépendance avec le reste de l’humanité. Il est question de se tenir aux côtés des « plus petits », d’être un plus petit parmi les plus petits, de reconnaître ses besoins et ceux des autres, et de partager le peu que l’on a. Il est proposé au croyant de s’identifier à un condamné à mort et de le visiter, de se tenir au pied de sa croix… en toute humilité.
Alors chassons de notre esprit cette image de juge glorieux de fin des temps, ou en tout cas ne cherchons jamais à nous tenir à ses côtés, ce n’est pas notre place. Notre place est au cœur de l’humanité, dans l’humilité, l’attention à l’autre et le partage.

mardi 25 février 2020

Spiritualité transformatrice

(c) Fédération luthérienne mondiale
La notion de "Spiritualité transformatrice" s'est diffusée dans les milieux œcuméniques internationaux depuis la diffusion en 2012 du texte "Ensemble vers la vie" de la Commission Mission et Évangélisation du Conseil œcuménique des Églises (COE). En lisant le commentaire (en anglais) que Kristine Greenaway, de l'Église unie du Canada, fait de cette notion, la reformulant comme une "spiritualité de la rencontre",  j'ai réalisé que la tradition occidentale a souvent figé la notion de spiritualité.

Le Dieu de l'ancien testament était un Dieu "qui est, qui était et qui vient", c'est-à-dire un Dieu "à tous les temps". Cela a été traduit au fil du temps par "l'Eternel". Or cet Eternel, sous l'influence de la philosophie grecque et de ses relectures latines puis rationalistes, a fini par devenir immuable. Et donc, entrer en relation avec Dieu, se serait se figer, réduire le mouvement qui caractérise notre vie, s'immobiliser en prière pour rejoindre ce qui ne change pas.

Dans un tel contexte, on imagine bien que cultiver sa spiritualité ne peut être qu'un mouvement de balancier, de la "vraie vie", celle qui bouge, celle qui évolue, celle qui nous secoue et nous oblige à nous adapter, à la vie contemplative, celle qui pause, qui immobilise, qui renvoie à l'éternité mais fige. Cette spiritualité, à moins de se retirer du monde, est une spiritualité "à éclipses", avec des temps et des lieux délimités pour cela, bien séparés du reste de la vie.

Mais cette vision oublie que Dieu est d'abord un Dieu qui pousse sur la route et qui accompagne sur cette route. Abraham, Moïse, les prophètes, Jésus et tant d'autres sont des arpenteurs de cette route où Dieu les envoie. J'aime particulièrement les vers 26-27a d'Actes 9 : 
"L'ange du Seigneur dit à Philippe : « Pars vers le sud, sur la route qui va de Jérusalem à Gaza. En ce moment, il n'y a personne sur la route. ». Philippe part tout de suite. En chemin, il voit un homme." 
La suite est connue, c'est la rencontre avec l'Eunuque éthiopien. J'aime cette histoire d'envoi sur une route supposée déserte et qui ne l'est pas tant que ça, puisqu'il y a un homme sur cette route. Il n'y a pas "personne", il y a un seul homme. Il n'y a pas la foule, dans laquelle on pourrait se perdre et s'anonymiser, se déresponsabiliser ; il y a un seul homme, avec qui il ne reste plus qu'à cheminer et à dialoguer. 

La rencontre peut être déstabilisante comme elle peut être réjouissante. Parfois les deux en même temps ! Et qui sait ce qu'il advient ensuite, ce que toute rencontre continue à produire en soi longtemps après qu'elle soit finie ? Intéressant de voir qu'en Actes 9.39-40, Philippe disparait d'auprès de l'Eunuque et se retrouve complètement ailleurs... 

On présente souvent la spiritualité sous son aspect "technique" (une discipline) ou sous son aspect émotionnel (ce qu'elle produit en nous), et les retraites spirituelles sont à la mode. On parle rarement de la spiritualité comme une attitude intérieure, une façon de vivre notre vie... or peut-être que pour être transformé par Dieu, il faut d'abord et avant tout être dans une attitude de réceptivité, d'ouverture à l'inattendu, plus que dans une attitude volontariste. Une attitude de réceptivité, d'accueil, d'attente. pas une attente passive ni une acceptation de tout et n'importe quoi, mais une curiosité bienveillante, qui prend la responsabilité d'interpeler parfois, mais jamais sans avoir écouté avant, une attitude qui refuse de juger sans connaître, d'étiqueter, de rejeter sans pardon possible. Une attitude qui refuse de désigner un "eux" à distinguer d'un "nous". Une attitude qui me permette d'être moi-même et de laisser advenir l'autre tel qu'il/elle est; de l'accompagner vers ce qu'il est appelé à être, que Dieu seul connait.

Assemblée FLM 2017 (c) Albin Hillert pour la FLM
Et je repense à un membre de mon ancienne Église locale des Hautes-Pyrénées qui, face à mes liturgies présentant le culte comme "un moment de pause, où se ressourcer et se reposer", me disait souvent : "Moi, je ne trouve pas que l'Église soit reposante ! Pour moi, c'est un lieu de confrontation, d'inconfort, de rencontre avec d'autres qui ne sont pas comme moi, qui ne pensent pas et ne croient pas forcément comme moi, mais que je dois reconnaître comme des sœurs et des frères ; de rencontre avec un texte biblique qui parle une langue qui n'est pas la mienne et qui me dérange. C'est un effort pour moi d’investir ce lieu-là, et pourtant cela m'est indispensable." 

En ces temps de repli sur soi et de "réflexe de l'îlot", cette stratégie de protection qui consiste à se retrouver entre "mêmes", à former des clans dont tous les membres ont fait les mêmes choix de vie et de vision du monde, il est bon de se rappeler qu'investir la vie de l'Église est un effort, et que cela peut même devenir parfois un lieu de blessures, mais que c'est aussi à cette confrontation à l'altérité que Dieu nous appelle. Même si cette confrontation frotte, blesse, abrase.

Car comme quelqu'un le disait la semaine dernière dans le comité de suivi des Accords de Reuilly qui s'était réuni à Édimbourg la semaine dernière, en parlant du travail œcuménique, nous sommes une "communion blessée" (broken koinonia), qui a besoin d'être guérie ; n'attendons pas d'être guéris pour vivre la communion et témoigner de l'évangile, car nos blessures nous ouvrent aux autres, en particulier les gens en marge (de la société, de l'Église). Acceptons de ne recevoir qu'imparfaitement la communion qui nous est donnée par le Christ ; c'est dans ces imperfections qu'elle travaille le plus. 

Claire Sixt Gateuille

lundi 6 mars 2017

Quel carème ?

Croix du Nivolet (c) www.chambery-tourisme.com
Depuis mercredi dernier, nous sommes entrés dans la période liturgique du carême, les 40 jours qui précèdent Pâques. Un temps d'attente, de méditation de la passion, de réflexion sur la condition humaine, sur le don de la vie, sur la mort aussi. 40 jours pour se préparer à accueillir le Christ ressuscité.

Le carême n'est pas une tradition réformée. Les premiers réformés pensaient qu'il fallait mettre la croix et la résurrection au centre de notre vie tous les jours, qu'elle était célébrée tous les dimanches et que les sacrifices personnels du carême étaient une façon de se justifier soi-même, qu'ils portaient le risque d'en venir à croire que nos efforts pourraient "acheter" notre salut, ou nous en rapprocher, au lieu de compter sur la grâce seule. Le piétisme puis l’œcuménisme nous font aujourd'hui redécouvrir les vertus du carême, comme temps de préparation intérieure, de prise de recul ou de changement de regard sur nous-même, de conversion, de réengagement dans la communauté humaine.

De nombreuses propositions nous sont faites pour ces 40 jours ; je n'en noterai ici que quelques unes en lien avec mes préoccupations (merci Jane Stranz de m'avoir transmis quelques pistes) : 
- Une réflexion sur l'eau, avec le Conseil œcuménique des Églises et le réseau œcuménique de l'eau (ROE), avec une méditation biblique par semaine : cliquer ici 
- un calendrier pour cheminer avec ses 5 sens et voyager dans le monde à la rencontre des petits producteurs agricoles (par Pain pour le prochain et Action de Carême, en Suisse) : cliquer ici 
- et bien sûr les conférences de Carême, qui portent cette année sur les Psaumes, à écouter (ou réécouter) au fur et à mesure sur France Culture.
- On peut compléter sur les psaumes avec des réflexions, des playlists (sélection de chansons, ici en lien avec le psaume du jour) et même parfois des vidéos grâce à Théotop.  
- Vous pouvez aussi tout simplement lire un Évangile durant ces quarante jours, par exemple Marc, conçu comme une grande montée vers Jérusalem et vers la croix, cela aide à se remettre en perspective... 
- Cette année étant la dernière avant très longtemps que nous avons une date de Pâques commune avec les orthodoxes, c'est aussi le moment de réfléchir à comment annoncer ensemble la résurrection.

Bon Carême ! 
Claire Sixt Gateuille
  
 

mercredi 15 juin 2016

Ensemble vers la vie : un cheminement à travers le texte

Déjà un mois que je n'ai pas alimenté ce blog, veuillez m'en excuser... Je pars dans huit jours en congé maternité, aussi le rythme de publication risque-t-il de s'espacer encore plus dans les prochains mois. 

Forum œcuménique, 7 juin 2016, maison du protestantisme (c) CSG
La semaine dernière, je suis intervenue au Forum œcuménique organisé par la fédération protestante de France, sur le texte Ensemble vers la vie (du Conseil œcuménique des Églises, sur la mission, sorti en 2012-2013, publié chez Olivétan en 2015). J'ai déjà présenté plusieurs fois ce texte, sur ce blog en juin 2014 et en mars 2016. Lors de ce forum, j'ai proposé un itinéraire - tout personnel - de lecture de ce texte d'un grand foisonnement. Je vais tenter de vous le retracer ici.

Missio Dei
Pour moi, ce texte offre une forme de "narration", il présente la présence et l'action de Dieu pour ce monde, dans lesquels tout projet missionnaire s'inscrit. Il offre donc une vision globale de la mission, mais pas une vision totalisante, car seul Dieu possède cette vision globale : la mission est avant tout Mission de Dieu (Missio Dei). Cette mission est - per se - globale, holistique : elle prend en compte le monde entier et toute la complexité du vivant, de même qu'elle prend en compte notre personne toute entière, notre vie dans toutes ses dimensions et toutes ses relations.

A mon avis, ce texte chemine de Dieu vers la mission et de la mission vers nous. Or quand nous parlons de mission, nous avons tendance nous avons tendance à aller de nous vers la mission, une mission qui serait à réaliser, à faire. Or c'est la mission qui vient à nous, le flot de la mission de Dieu qui nous invite à nous jeter à l'eau, à nous laisser porter par la dynamique missionnaire de Dieu, individuellement et en Église. 

Spiritualité transformatrice
(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE
Si la mission est Mission de Dieu, nous ne pouvons pas nous contenter d'une vision cloisonnée, spécialisée de la mission, mise en œuvre par des spécialistes à qui nous la déléguerions. Il est important de penser les différentes formes de mission comme complémentaires. le foisonnement des formes de mission - tout comme le foisonnement de ce texte - commence par nous déstabiliser, mais il se révèle indispensable pour remettre Dieu aux commandes et abandonner notre désir de maîtrise. Ainsi, Dieu peut nous transformer, nous mettre en marche, et transformer aussi nos relations, notre rapport au monde, nous donner de discerner les structures de pouvoir et d'oppression et la force de nous mobiliser pour les transformer.

La spiritualité qui découle de cette mission est une spiritualité transformatrice, en forme d'ellipse à deux centres : l'intériorité et l'action dans le monde ; pour le dire autrement, le rapport à la transcendance et l'incarnation. La tension entre ces deux centres fait que notre positionnement spirituel est toujours en mouvement, en équilibre fragile mais dynamique. Cette tension crée une dynamique vitale pour nous et nos Églises.

L’incarnation nous invite à nous intéresser à chaque contexte, car l’Évangile ne s’incarne pas de la même manière partout. Aussi la mission est éminemment contextuelle. Dès lors, un texte sur la mission qui émane du COE, organisme mondial, ne peut être que plutôt théorique, car il ne peut pas évoquer tous les contextes, toutes les remises en questions que suscite l’Évangile dans les différentes sociétés.

Mission depuis la périphérie/les marges
Le concept-clé le plus innovant du texte est aussi celui qui remet le plus en cause les occidentaux que nous sommes ; il s’agit de la mission depuis la périphérie (mission from the margins en anglais, qui évoque les marginaux). Ce concept nous invite à convertir nos logiques missionnaires.

(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE
La politique, le pouvoir et les logiques techniciennes instaurent des lieux de pouvoir ou d’expertise qui deviennent des « centres », en particulier des centres de décision ; ceux qui n’ont pas de pouvoir se retrouvent en marge de ces centres, et souvent leur marginalisation ne concerne pas que le pouvoir de décision, mais aussi les moyens de subsistance. Hors ceux qui sont aux marges sont ceux qui luttent en faveur de la vie, à commencer pour eux-mêmes. Ils savent donc mieux que quiconque ce qui menace la vie ; ils ont une forte capacité prophétique, mais pas de voix pour l’exprimer. Et la plupart du temps, ils ont la motivation et le courage de changer les choses (ils ont moins à perdre et plus à gagner). Faire de la mission, c’est d’abord mettre ses personnes en capacité de s’exprimer et d’être agents de changement et favoriser leur participation. C'est ce que l'on appelle en anglais "empowerment", en français "renforcement des capacités". Cela peut être "dangereux" car cela peut les amener à dénoncer nos propres fautes, nos incohérences ou nos infidélités à l’Évangile !

Les convergences avec Une Église de témoins
La mission est donc pour nous un exercice d’humilité et de confiance : nous sommes là apprendre et être portés par les autres. C’est d’autant plus difficile que les gens en marge n’ont pas de pouvoir dans la société et que nous ne les considérons pas forcément comme des gens « fiables » du fait qu’ils sont en marge, que leur expérience de vie est trop différente de la nôtre.

(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE (1)
Nous devons d’abord faire confiance à Dieu, qui lui compte sur eux, pour arriver à leur faire confiance et à leur donner le pouvoir en matière de mission… nous avons besoin de nous laisser décentrer pour ensuite leur laisser une place ; pour accepter qu’il n’y ait plus de centre, ou plutôt un centre vide, un centre que le Dieu de Jésus-Christ pourra venir visiter. Cette démarche nous pousse aussi à sortir de notre individualisme et de notre désir de maîtrise, en un cercle vertueux : moins je cherche à maîtriser, plus je me confie à Dieu et à la communauté, plus la communauté me porte et m’aide à lâcher prise et à faire confiance, et ainsi de suite.

Cette attitude propage la confiance, elle rend visible que nous sommes tous enfants de Dieu et démultiplie les témoins de la bonne nouvelle. Bref, la dynamique de notre Église "Une Église de témoins" a tout à gagner à s'inscrire dans cette vision plus générale de la mission de Dieu dans le monde.

Claire Sixt Gateuille

  (1) traduction du message sur la photo du bas : "La mission consiste à découvrir où l'Esprit est à l’œuvre et à y participer".

mardi 15 mars 2016

Ensemble vers la vie - publié et commenté

Le dernier texte du Conseil œcuménique des Eglises (COE) sur la mission, préparé par la commission Mission et évangélisation du COE et présenté à Busan en 2013, a été enfin publié en français, aux éditions Olivétan, au mois de janvier. J'avais déjà présenté, en juin 2014, les grandes lignes de ce texte et mes premières réactions à sa lecture sur ce blog.

En ce mois de janvier, sort également le numéro 70 de la revue Perspectives Missionnaires, qui présente ce même texte et son intérêt pour notre contexte. Ce dossier, que j'ai préparé en collaboration avec Jane Stranz, commence avec deux traductions d'articles parus en anglais dans l'International Review of Mission en avril 2014. Il se poursuit par deux articles présentant la réception de ce texte par deux français, l'un catholique, l'autre protestant (en l’occurrence, moi-même). 

Si vous le lisez, vous vous apercevrez que mon regard sur ce texte a évolué, d'une impression d'étrangeté et de densité difficile à appréhender malgré ma curiosité à un intérêt certain pour ce foisonnement qui "m'aide à construire une vision unifiée de ce qu'est la mission et des interactions entre les différents domaines qu'elle couvre" (PM p.27-28). Je dégage en particulier dans cet article ce qui me semble être les trois axes majeurs de ce texte : 
- la mission est d'abord une question spirituelle
- la vie est un tout
- la mission, comme toute activité humaine, est toujours à convertir, pour être irriguée par l'Esprit, pour être vécue dans l'humilité et laisser les rênes à Dieu. Sinon, elle redevient un enjeu de pouvoir, avec ses centres de pouvoir et ses personnes rejetées aux marges.

je vous encourage vraiment à lire ce texte Ensemble vers la vie en groupes, à plusieurs, pour voir comment il résonne avec les expériences de vie et les lectures du monde et de la mission des uns et des autres.

Petite précision : on peut désormais acheter PM au Numéro et plus seulement sur abonnement ; et découvrir cette revue sur le portail Regards protestants.

Claire Sixt Gateuille

samedi 23 janvier 2016

Semaine de l'unité

Baptistère, Cathédrale luthérienne, Riga
Si vous n'avez pas encore lu l'introduction au thème de l'année 2016 de la semaine de prière pour l'unité, je vous invite à le faire (à télécharger sur le site du COE). La présentation des Églises en Lettonie est intéressante, à la fois par leur diversité, leur témoignage commun et les défis qui se posent à elles. 

Ces Eglises ont choisi pour thème les versets 9 et 10 du 2ème chapitre de la première épître de Pierre : "Mais vous, vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous proclamiez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière, vous qui jadis n’étiez pas son peuple, mais qui maintenant êtes le peuple de Dieu ; vous qui n’aviez pas obtenu miséricorde, mais qui maintenant avez obtenu miséricorde."

Ce texte n'est pas d'un abord évident, avec ses références au sarcerdoce et à l'élection, qui renvoient à la culture juive ou vétérotestamentaire, et son vocabulaire daté. Pourtant, qui prend le temps de se mettre à l'écoute du texte en verra toute la richesse. Je me méfie toujours de ces textes qui parlent d'élection. Depuis le puritanisme, on a trop vite tendance à en avoir une interprétation triomphaliste ("parce que je le vaux bien !") ou excluante ("je suis élu(e) et pas toi !"). 

Mais le texte biblique désamorce vite mes craintes : Cette élection, d'abord, n'est pas identitaire, mais missionnaire, vocationnelle. Contrairement à l'appartenance au peuple élu, qui était héritée dans le peuple juif et pouvait donc être revendiquée de façon identitaire (rappelons-nous comment Jean-Baptiste désamorce cette revendication identitaire en Luc 3.8 : "ne commencez pas à dire "Nous avons Abraham pour père !" Car je vous dis que, de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham"), l'appartenance à ce nouveau peuple de Dieu est donnée dans la foi - donc non acquise - et implique un but. L'élection a eu lieu pour que : "pour que vous proclamiez les hauts faits" de Dieu. L'élection implique une responsabilité, une mission à remplir, c'est un appel autant qu'une élection.Cette élection n'a de sens que rattachée à la responsabilité de témoigner de ce que Dieu a fait et fait dans ce monde, dans notre vie. 

Église St Jean (luthérienne) à Riga
Ensuite, cette élection n'est pas gagnée ni méritée, mais reçue par grâce (verset 3 : "vous avez goûté que le Seigneur est bon") et elle surmonte les fatalités : "vous qui n’aviez pas obtenu miséricorde, mais qui maintenant avez obtenu miséricorde", v.10. L'identité du croyant, et même l'identité de tout être humain, n'est pas figée, déterminée à l'avance, mais ouverte à l'action de la grâce de Dieu. Et cette élection est paradoxale : Nous sommes élus par un Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, qui a lui-même été rejeté... il devient dur de se prévaloir de cette élection pour briller en société ! Et cela ne nous permet pas non plus de briller dans la communauté des croyants, puisque tous ceux qui s'approchent du Christ sont les élus, donc aucun de brille plus qu'un autre...

Enfin, il faut lire ce texte biblique dans son contexte, et même doublement : dans le contexte où il a été écrit et dans le contexte qui a amené ces Églises lettones à le choisir. Ce texte est écrit dans un contexte d'adversité, où la communauté chrétienne se retrouve en tension avec la communauté juive dont elle est issue, critiquée pour la place centrale qu'elle donne au Christ et la réinterprétation qu'elle fait des Écritures par le prisme de la vie et de la croix du Christ. C'est une communauté fragilisée que Pierre encourage et valorise en la désignant comme "peuple que Dieu s'est acquis". Et ce texte biblique raisonne aujourd'hui dans nos contextes de sécularisation, de contestation de notre droit à dire notre foi dans l'espace public, de fragilisation de toute parole institutionnelle. Ce texte résonne alors non comme une affirmation triomphaliste, mais comme un encouragement dans notre humilité, une reconnaissance que dans notre fragilité, Dieu vient faire de grandes choses.

Claire Sixt Gateuille 

mercredi 16 décembre 2015

Cheminer - partie 4

Parmi la multitude de visions possibles pour notre Église, de portes possibles pour entrer dans le flot de la mission de Dieu, il nous faut faire un choix. Chaque niveau de la vie de l’Église fait des choix. Le Conseil œcuménique des Églises et la conférence des Églises européennes ont choisi de s’engager dans un pèlerinage de justice et de paix, avec de multiples entrées et de multiples thèmes, qui vont de l’aide d’urgence et du développement au dialogue œcuménique et aux conversations interreligieuses. L’Église protestante unie a choisi de renouveler son témoignage, d’avoir pour vision d’être « une Église de témoins ».

Notre vision, c’est ce à quoi nous sommes appelés, de là où nous en sommes dans notre cheminement. Il ne s’agit pas de se fixer des objectifs trop hauts qui nous décourageraient. Mais il s’agit de discerner les dons, les personnes, les forces que nous donne Dieu, aujourd’hui et maintenant, et de discerner ensemble ce que Dieu veut en faire. Les forces que nous donne ce Dieu dont la puissance s’accomplit dans la faiblesse ! Car dans notre cheminement, nous ne partons pas vierges et isolés. Dieu nous a donné au moins deux choses : d’abord nos communautés, nous et ceux qui nous entourent. Même si nous ne sommes plus que 10, même si nous sommes fatigués de porter une paroisse à bouts de bras, il y a là une valeur incroyable que Dieu peut exploiter… mais peut-être qu’il attend de nous que nous fassions autre chose…

Quelque chose que nous avons vraiment envie de faire, quelque chose qui nous donne de la joie et nous aide à devenir témoins de la joie de l’évangile, et pas « ce qu’il faut faire parce qu’on a toujours fait comme ça ». Peut-être qu’un groupe de 10 personnes qui se réunit dans le salon d’un de ses membres et qui offre du temps, de la convivialité et des gâteaux dans la rue ou dans une maison de quartier une fois par mois témoigne plus qu’un groupe de 10 personnes qui se bat pour empêcher son temple de s’effondrer… et peut-être que d’autres croyants qui ont fui la responsabilité trop lourde de porter une institution seraient ravis de témoigner de ce que Dieu change dans leur vie, si seulement on les aider à mettre des mots sur cette expérience si intime…

La deuxième chose que Dieu nous donne, c’est un contexte. On ne chemine jamais dans un lieu neutre et vide. Il y a tous ceux qui nous entourent, qui croisent notre route, qui parfois même la partagent, et que l’on ne prend pas toujours le temps d’écouter. Beaucoup d’entre eux ont soif de la source à laquelle nous nous abreuvons, mais on peur de s’y noyer ou d’entre rester captifs. Ils ont peur parce qu’ils ne savent pas. Avec eux aussi, peut se faire un cheminement, dans la rencontre, avec du temps, dans la proposition humble et le témoignage personnel et respectueux. Le contexte, c’est aussi la culture et la mentalité, le contexte médiatique, etc. Ce sont aussi des lieux pour témoigner qu’une autre vision du monde est possible, confiante malgré les attentats, qui espère au-delà de la peur, qui croit au-delà du doute et du marasme ambiant.

Nous le voyons, il y a de multiples visions possibles, mais il y a aussi les dons que nous avons, ici et maintenant, et les désirs que Dieu nous met au cœur, qui permettent de limiter ces possibles, de discerner une vision pour l'Église, chacun à son niveau.

Les personnes, les dons, le contexte, la vision : tout cela tient la communauté ensemble, l’aide à cheminer dans la même direction, nous aide à être une Eglise en marche. Mais la route n’est pas toujours droite, nous le savons dans nos vies, et le cheminement de Jésus dans les Evangiles nous le montre aussi. Aussi faut-il régulièrement reprendre la vision, corriger la direction, parce que les aléas de la vie ou le chemin nous font faire des détours, et parfois nous engager dans une fausse direction.

St Jacques... La mecque, film de Coline Serreau
Sur notre route, dans notre cheminement, il nous faut aussi parfois nous alléger de ce qui nous pèse inutilement, de ce que l’on se fatigue à porter, parce que cela nous rassure. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le film « St Jacques-La Mecque », où un groupe part en pèlerinage sur le chemin de Compostelle. A la première montée, plusieurs d’entre eux se cachent dans les fourrés pour se débarrasser de produits de beauté et autres éléments qu’ils avaient mis dans leur sac, pensant que cela leur serait utile, mais qui se révèlent vite superflus face à la nécessité de voyager léger. En Église aussi, il est nécessaire de voyager léger. D’abord, c’est une question de survie, une nécessité biologique, si l’on veut arriver à continuer d’avancer ; ensuite, toute l’attention, toute la force que nous consacrons à nos affaires, nous ne la consacrons pas à ceux qui nous entourent ; enfin, cela est nécessaire pour arriver à aller loin sans s’épuiser.

Nous avons toujours la possibilité de nous passer de tel ou tel élément qui a été bien utile à un moment donné, mais qui ne l’est plus. Dans notre cheminement,  nous avons besoin régulièrement de voir ce qui nous est utile, ce qui nous fait avancer, et ce qui nous pèse, nous freine, nous détourne de notre vision. Si l’on est attentif, si les fruits de l’Esprit nous travaillent, on s’aperçoit vite que ce n’est jamais le frère ou la sœur qui nous ralentit, mais cela peut être quelque chose de trop lourd à porter, pour lui ou pour moi… Nous sommes appelés à "Aller", à rencontrer « les nations », c’est-à-dire à vivre l’interculturel, à témoigner, à baptiser, à faire des disciples, des gens qui se mettront eux-mêmes en marche… des gens qui à leur tour, marcheront à nos côtés, à la suite de celui qui est avec nous tous les jours jusqu’à l’accomplissement des temps.

Claire Sixt Gateuille