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lundi 22 janvier 2018

Prier avec Jonas

Aujourd'hui, je partage avec vous une prière d'intercession que j'ai écrite pour le culte d'hier avec le Conseil national de l'EPUdF, dont Marc Schaefer et moi assurions l'aumônerie. Nous avons cheminé pendant trois jours avec le livre de Jonas : 

Seigneur,
Nous te confions tous ceux à qui tu as dit « Lève-toi, va et crie », les lanceurs d’alerte, ceux qui s’engagent et se battent pour que les droits des autres soient respectés, ceux qui font du plaidoyer auprès des politiques et des administrations. Donne-nous de les soutenir dans leur combat, de ne jamais nous décourager de réclamer la droiture et la justice.

Nous te confions tous ceux qui se sentent pris dans la tempête, ceux qui se sentent ballotés, insécurisés, mis en danger par les événements de la vie. Donne-leur de pouvoir se tourner vers toi, de crier vers toi, de se confier en toi plutôt qu’en leur propre force. Donne-leur de savoir, dans la tempête, s’alléger de ce qui les appesantit inutilement. Donne-leur de refuser de désigner un bouc émissaire qu’il n’y aurait plus qu’à passer par-dessus bord.

Nous te confions tous ceux qui se sentent au fond du trou, honteux de leur propre responsabilité, doutant d’avoir une perspective pour s’en sortir. Donne-leur de retrouver le chemin de la prière, le chemin de l’espérance, la promesse du salut.

Nous te confions tous ceux qui réalisent qu’ils ont fait du mal et en éprouvent de la culpabilité. Donne-leur d’oser demander pardon. Donne-leur de revenir sur leur pas, de revenir « de leur chemin mauvais » et d’abandonner la violence. Donne-leur de se savoir pardonnés, de se savoir sauvés, de voir un chemin de vie s’ouvrir devant eux.

Nous te confions tous ceux qui se disent « Qui sait si… ? », Tous ceux qui espèrent, tous ceux qui veulent encore y croire, tous ceux qui ne se laissent pas enfermer dans la dureté du réel. Nourris en eux la flamme de l’espérance, la force d’y croire encore, la confiance intérieure  qui permet de faire confiance à d’autres.

Nous te confions tous ceux qui se fâchent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Aide-les à discerner si leur colère est justifiée ou non. Donne de la force à ceux dont la colère est constructive, qu’elle soit un moteur pour les aider à changer les choses. Donne de la raison à ceux dont la colère est destructive ou stérile. A tous, donne la paix qui vient de toi, la paix qui sécurise intérieurement et permet de se remettre en question.

Nous te confions tout notre peuple-Église. Donne-nous discernement, humilité, courage, force pour nous tenir devant toi dans tous les aspects de notre vie et dans notre gouvernance de l’Église. Donne-nous de nous nourrir de ta Parole et de voir fleurir en nous les fruits de l’Esprit. Amen

Claire Sixt Gateuille

mercredi 10 janvier 2018

Quels ministères pour demain _ 2ème partie

Suite de ma réflexion sur les évolutions en matière de discernement et de formations des prêtres dans l’Église anglicane et les enseignements que l'on pourrait en tirer.

2.    Les Églises ont besoin de ministres travaillant en équipe
... et de savoir discerner leurs charismes

Une étude menée à grande échelle dans l’Église anglicane, « From Anecdote to Evidence », montrait que parmi les facteurs de croissance de l’Église, il y avait la capacité à travailler en équipe et la capacité à encourager et valoriser l’engagement dans l’Église et les ministères locaux. La capacité d’adaptation et l’ouverture au changement en était une autre. Au contraire, la tendance d’une paroisse à confier toutes les taches et toutes les responsabilités à son pasteur et/ou l’incapacité du pasteur à déléguer étaient des facteurs de déclin (j'ai déjà parlé ici de cette étude).

Une étude encore plus récente montre que les prêtres d’Églises en croissance avaient 4 « caractéristiques » particulières : ils sont plutôt extravertis, avec une facilité à aller vers les autres ; plutôt « radicaux » dans le sens d’être prêts à changer et à accompagner le changement ; plus confiants en eux-mêmes et moins déstabilisés par les défis à relever ; et surtout, plus « collectivistes », ayant la volonté de travailler en équipe et de valoriser les dons des membres de leur Église. C’est dire si ces dimensions de collégialité et d’encouragement sont essentielles. Cette étude évoquait aussi que les pasteurs qui n’avaient pas ces caractéristiques pouvaient travailler sur leur savoir-être et leur savoir-faire pour développer de nouvelles habitudes de travail plus proches de ces caractéristiques, par exemple dans le cadre de la formation continue. 

Par ailleurs, Ric Thorpe, aujourd’hui évêque d’Islington à Londres, a travaillé sur les charismes personnels et les lieux où les différents profils sont les plus adaptés. Il a ainsi analysé que la spontanéité, l’empathie, la polyvalence et la capacité à travailler avec la diversité sont des traits de personnalité plus adaptés aux petites paroisses. Par contre, l’exigence esthétique, la capacité visionnaire, la spécialisation et la capacité d’organisation, de délégation et de management, les profils plus hiérarchiques sont plus adaptés aux grandes paroisses.

Ces réflexions peuvent aider les conseils régionaux, et en particulier les présidents de régions, dans le processus de pourvoi des postes. Ils peuvent aussi nous faire réfléchir sur le type de vie(s) d’Église locale que nous voulons (par exemple dans les grandes villes, voulons-nous quelques grandes paroisses ou beaucoup de petites ?).

3.    Les Églises ont besoin de ministres encourageants
… et donc de communautés bienveillantes qui résistent au cléricalisme.

Face à la forte érosion à la foi de la pratique religieuse, l’Église anglicane, a développé l’idée d’une « économie mixte » : l’Église a besoin à la fois de formes traditionnelles d’Église et de formes innovantes, que l’on appelle des « fresh expressions » (FX). Ces FX ont pour but de parler à ceux qui n’ont pas une culture d’Église et leur permettre l’accès à une démarche de type ecclésiale sous des formes renouvelées. Les Fresh expressions sont en fait des communautés dont le fonctionnement communautaire est celui d'une ecclésiole, voire d'une Église locale, tout en gardant une structure institutionnelle rudimentaire, ce qui est rendu possible par la dépendance à une paroisse ou un diocèse existant auquel la FX est rattachée et qui l'accompagne et la soutient.

Dans ce cadre-là, les prêtres anglicans ne sont pas tous appelés à lancer des fresh expressions, mais ils sont tous appelés à encourager, susciter, accompagner ceux qui ont envie d’innover et de créer des fresh expressions. Il est intéressant de voir que ces fresh expressions sont menées majoritairement par des laïcs, dont à peu près la moitié sont bénévoles, l’autre moitié rémunérés pour ces expérimentation de nouvelles formes d’Église (dans des cafés, des écoles, avec des rythmes différents, etc.).

Là encore, une des qualités essentielles du prêtre est d'encourager et de valoriser ces ministères locaux différents, de les mettre en lien, d’assurer accompagnement et formation des personnes engagées, dans leur ministère particulier, et de tisser une vision commune de la mission de l’Église. Mais pour cela, il faut aussi une Église locale qui valorise l’engagement de chacun, les charismes, les ministères locaux, et dans laquelle on ne parte pas du principe que le pasteur peut/doit tout faire « parce qu’il est payé pour ça ».
Les créateurs de Fresh Expressions ou implanteurs d’Église sont également formés « en alternance », sans avoir forcément de projet de ministère personnel. Il y a un processus de discernement en trois temps pour les paroisses qui veulent se lancer dans l’économie mixte : une première formation d’une journée pour toute la paroisse, pour réfléchir ensemble sur la mission de l’Église. Ensuite, six soirées de formation initiale sont organisées pour ceux qui ont une idée, une envie de vivre l’Église autrement et veulent discerner si celle-ci est pertinente et s’ils sont prêts à la porter. Ensuite, une formation « continue » se poursuit pendant la mise en place du projet, à raison d’une rencontre par mois, de reprise, mise en perspective, analyse de la pratique, etc.
Ensuite, les années suivantes, les créateurs de fresh expressions se retrouvent en « cohorte », continuent de se rencontrer après leur année de formation et d’accompagnement au lancement de leur fresh expressions, pour être inscrits dans un réseau de prise de recul et d’analyse de sa pratique, un lieu aussi où l’on s’encourage dans la prière et la bienveillance, où l’on apprend de ses erreurs et de celles des autres, où l’on tâtonne et l’on expérimente ensemble.

10% de fresh expressions ont disparu au bout de 3 ans et 35% vivotent ou stagnent après un départ encourageant ; personne ne voit ces échecs ou ces demi-réussites comme des problèmes, plutôt comme des expérimentations qui n’ont pas abouti et des occasions d’apprendre. L’idée est que l’Église a besoin de différents charismes pour différents types de vie d’Église, et que le prêtre est le liant de la vie paroissiale, celui qui retrace toujours la perspective, la « vision ». Ce statut du prêtre comme liant est anglican (il met le prêtre au centre mais rejoint notre idée du ministère de pasteur comme ministère d’unité).

Et un animateur de fresh expression pourra très bien, après plusieurs années au service de la FX, se sentir appelé – encouragé par ceux qui le soutiennent dans son ministère – à évoluer vers un ministère ordonné… 

4.    Les Églises ont besoin de faire confiance en Dieu

Comme de nombreuses autres Églises-sœurs, l’Église anglicane insiste sur la prière pour que Dieu donne pour demain les ministres dont l’Église a besoin. Le (futur) pasteur n’est pas le seul qui doit avoir une vie de foi régulière. La prière est la mission de toute la communauté, et une vie de prière est essentielle pour entretenir la confiance et nourrir le regard bienveillant qui faciliteront l’émergence de nouvelles vocations, en particulier de vocations à profil atypique, innovant, plus créatif. La prière est essentielle pour entretenir la confiance en Dieu, renforcer la certitude que « Dieu pourvoit », qu’il a un projet pour notre Église et pour chacun de nos membres. La prière joue ainsi sur le discernement, sur l’appel à la vocation, sur la vision pour l’Église, sur l’accompagnement des communautés locales face au changement, etc.


Claire Sixt Gateuille

jeudi 16 juillet 2015

Et si on remettait tout à plat ?

La devise de la réflexion sur la révision globale de l'UCC
C'est en tout cas la question que l’Église unie du Canada (UCC pour United Church of Canada) s'est posée pour faire face à la baisse de ses finances, mais aussi au constat que ses structures actuelles n'étaient plus adaptées à certaines réalités de l’Église. En 2012, le Conseil général (l'équivalent de notre synode national, mais qui n'a lieu que tous les 3 ans) a créé un groupe de travail, qui a auditionné de nombreuses Églises locales et initiatives nouvelles, a étudié la vision et la situation de l'UCC, a consulté les consistoires aux étapes intermédiaires de sa réflexion et a émis en mars dernier des recommandations, qui seront mises au vote au prochain Conseil général qui commence le 8 août prochain.

Je n'ai jamais visité cette Église-sœur, mais je lis avec intérêt la revue œcuménique francophone "Aujourd'hui Credo" qu'elle édite, et particulièrement les articles liés à cette "révision globale" dans laquelle l'UCC c'est engagée. Ne la connaissant pas bien, je ne tenterai pas ici une analyse de la nouvelle structure proposée en remplacement de l'ancienne, de ses avantages ou inconvénients, d'autant plus que je ne lis dans cette revue que le(s) point(s) de vue francophone(s), alors que l'UCC est majoritairement anglophone.

Ce qui m'intéresse, ce sont les questions de fond et les priorités qui émergent des recommandations (on peut trouver les documents ici, sur le site de l’Église unie du Canada). Une grande partie du document "recommandations" (qui fait 3 pages) porte sur la restructuration, mais il ne commence pas par cet aspect, et cela me semble essentiel. Le document commence par deux choses : une affirmation de confiance et un appel au discernement. 

Une affirmation de confiance
Le document commence par "Nous croyons que Dieu....". Il ne s'agit pas d'abord de changer des structures, mais de chercher la volonté de Dieu pour cette Église, dans son contexte. Cela permet d'envisager la restructuration sous un autre œil : non pas la fatalité de la réduction budgétaire, mais une plus grande souplesse, une structure plus légère qui permette plus d'innovation, une nouvelle liberté d'entreprendre.

L'idée est de se débarrasser des lourdeurs administratives, pas de toute administration ! Comme le dit Cathy Hamilton, membre du groupe de travail sur la révision globale : "Ce qu'il faut, c'est moins de contrôle, moins de supervision, moins de structures et plus de soutien. Tout le monde est d'accord que les communautés de foi sont les mieux placées pour faire la mission de Dieu dans leur voisinage, elles savent ce qu'elles doivent faire. Il faut donc leur donner plus de liberté et de souplesse." Et cette perspective est soutenue par la première recommandation, intitulée "Discerner l'Esprit".

Discerner l'Esprit
L'appel au discernement se fait de plusieurs manières :
- le discernement de Dieu à l’œuvre dans les évolutions qui touchent les Églises aujourd'hui. La modification du paysage ecclésial peut alors cesser d'être vu comme un échec des croyants, mais comme une opportunité de changement (j'ai entendu dire un jour qu'il n'y avait que deux choses qui permettaient de changer en profondeur : le désir et la contrainte), une chance que Dieu nous offre.
- le discernement des délégués par rapport aux recommandations proposées, qui seront soumises au vote lors du prochain Conseil général.
- le discernement des Églises locales pour qu'elles entendent l'appel de Dieu dans leur réalité locale. Cela peut être un appel à mettre de nouveaux ministères en œuvre, à essayer de nouvelles choses ou à alléger la structure pour ne pas passer son temps et son énergie à l'entretenir (bâtiments, organisation, activités, etc.). En gros, donner la priorité non à l'existant, mais à ce que Dieu leur faire émerger de nouveau et à la proclamation de l’Évangile.
- le discernement n'est pas que spirituel, il a aussi des conséquences très pratiques. C'est pour assumer ces conséquences qu'il est proposé d'investir chaque année à hauteur de 10% du fond Mission et service (qui couvre les mêmes missions que nos titres A+D : formation [laïcs et ministres], soutien aux ministères [idem], gouvernance, mission à l'international, engagement dans la société) pour la transformation et la création de ministères (nous dirions "de nouvelles formes d’Église", les ministères laïcs étant très souvent mentionnés dans les documents du groupe de travail, et le terme "ministère" étant utilisé plus souplement que dans l'EPUdF, où il désigne d'ordinaire les ministres du culte : pasteurs, aumôniers, etc.).

Permettre la représentation de l'informel dans le structurel
Jusqu'à présent, seules les paroisses structurées de manière traditionnelle (conseil de paroisse, pasteur, bâtiments, etc.) étaient représentées dans les instances consistoriales et nationales. Dans la nouvelle proposition, on ne parle plus de paroisses, mais de "communautés de foi". Ce qui veut dire qu'un groupe moins structuré mais se réunissant régulièrement (type "fresh expression" ou groupe de maison dans les lieux non desservis par des formes traditionnelles d’Église) pourra être représenté aux niveaux supérieurs, y compris lors du Conseil général (// synode national dans l'EPUdF). C'est une façon de faire entrer l’Église émergente et les nouvelles formes d’Église dans le processus de représentation et donc la synodalité de l’Église. Si cette disposition est adoptée et adaptée au Québec, il sera intéressant pour nous de voir comme elle marche et éventuellement nous en inspirer...

Un autre aspect du renforcement de l'informel est l'accent mis sur le travail en réseaux, par thèmes et par intérêts, en complément du réseau de proximité. Ce travail en réseaux ne serait pas (forcément) porté par les régions et serait plutôt un lieu de partage, d'innovations et de stimulation qu'une instance décisionnelle.

Les enjeux du multilinguisme
Le point de vue du Consistoire du Laurentien (francophone) était assez négatif à l'automne sur les premiers éléments sur lesquels il a été consulté. Certains changements ont été apportés depuis, mais il me semble que la grande question est celle de la représentation du courant francophone (ultraminoritaire dans l’Église), puisque les Églises francophones sont peu nombreuses et que la remise en cause du niveau consistorial risque de les pénaliser. D'autant que les communautés autochtones sont, elles, explicitement mentionnées dans le document qui insiste sur l'importance du travail fait avec elles.

On peut aussi voir dans cette résistance une peur d'y perdre en solidarité : les ministères en français ont besoin d'un soutien financier, et la révision pourrait apporter la baisse de ce soutien, car les communautés les plus petites n'ayant plus les moyens de payer leur pasteur seront invitées à s'organiser autrement pour se maintenir sans pasteur. Mais Cathy Hamilton rappelle que les paroisses francophones sont aussi des lieux d'innovation, des lieux où la transition se fait, et donc des lieux qui pourraient être soutenus par le fond Mission et service.

Mais il me semble que les tensions viennent en partie d'une question culturelle. La culture française (et en bonne partie la culture francophone) donne beaucoup d'importance aux concepts, aux structures et au contrôle collégial. Le mot "communauté" n'y résonne donc pas de la même façon qu'en contexte anglophone, qui lui base plus sa vie collective sur l'initiative individuelle, les affinités et les opportunités, la mentalité étant plus "pragmatique". Ce n'est pas pour rien qu'il est si difficile de traduire en français le terme "leadership" par exemple, comme il est difficile de traduire en anglais le terme "direction"... Or le projet présenté mise sur l'initiative individuelle et l'émergence de "leaders". Le canada francophone aura donc à faire le même effort de traduction culturelle que celui que nous sommes en train de faire en réfléchissant sur l'adaptation des fresh expressions en contexte français...

En tout cas, c'est une entreprise courageuse, nécessaire et nous pouvons en appeler à l'Esprit pour qu'il guide les délégués au Conseil général cet été lors des débats et des décisions et ensuite, les communautés pour la mise en œuvre des changements adoptés (idées de prière : ici).

Post-scriptum
Pendant que je parle de l’Église unie du Canada, je vous invite à faire un petit tour sur leur site pour y découvrir leur campagne Décolonisez vos achats, qui appelle les membres de l’Église à ne pas acheter de produits fabriqués dans les colonies de peuplement en Israël/Palestine et à en parler autour d'eux. Ils proposent aussi un argumentaire en vidéos.

Claire Sixt Gateuille

mercredi 1 juillet 2015

Etre dans la main de Dieu

« Abaissez-vous donc sous la main puissante de Dieu, pour qu’il vous élève en temps voulu. Déchargez-vous sur lui de toutes vos inquiétudes, car il prend soin de vous. » 1 Pi 5.6-7

(c) Ecole St Joseph de Ploubalay
J’aime depuis longtemps cette expression « être dans la main de Dieu ». On trouve des références à la main de Dieu dans certains cantiques (Prends ma main dans la tienne, J’ai tout remis entre tes mains, Jésus, prends-moi par la main…), où elles évoquent la confiance, le « lâcher-prise », l’abandon de la préoccupation de soi pour se consacrer au chemin que Dieu trace devant nos pas, à la mission qu’il nous confie, à la vocation qu’il a fait naître en nous (vocation qui n’est pas forcément pastorale mais partagée par tous les chrétiens, avec des talents spécifiques confiés à chacun). Ces chants qui m’accompagnent depuis l’enfance sont certainement en partie responsables de la façon dont je me suis appropriée cette expression.

Mais je ne m’étais jamais posée la question de son origine biblique… Ayant besoin de prendre un peu plus de temps pour moi que prévu cette semaine, je me suis donc penchée sur cette expression de main de Dieu.
Dans le premier testament, on la trouve en Nombres 11, Esaïe 50 et 59 et Chroniques 29. Toutes ces références sont des références à la puissance ou au fait de pouvoir, à la capacité de Dieu, ainsi qu’au fait que tout nous vient de lui. Les deux premières apparaissent sous forme d’interrogation, la confiance du croyant est questionnée : « Ma main est-elle trop courte pour … » nourrir, libérer, sauver ? Et la troisième est la réponse à ces interrogations : « Non, la main du Seigneur n’est pas trop courte pour sauver » (Es 59.1).

Notre Dieu est un Dieu qui nous accompagne dans le doute, qui prend au sérieux tous nos questionnements, nos manques de confiance, et même notre révolte (on sent la colère de Moïse qui a l’impression d’être pris entre le marteau et l’enclume, entre le peuple qui gronde et Dieu qui tient ferme) et nous laisse le temps de les exprimer. Notre Dieu est un Dieu devant qui l’on peut pleurer, crier, ou se taire pour mieux digérer. Il ne nous demande pas d’être tout le temps dans la performance, même pas dans la performance spirituelle. Il se tient là, à nos côtés. Il interroge notre doute, mais nous donne l’espace pour l’exprimer, pour l’assumer et pouvoir ensuite le dépasser. Il prend en compte l’épaisseur et la complexité humaine.

(c) CSG
Le nouveau testament reste dans le registre du pouvoir dans ces deux sens (comme puissance et comme possibilité ouverte), la lettre aux Hébreux y rajoute une dimension de jugement (Hb 10.31), mais le passage qui offre une ouverture nouvelle (pour moi équivalente à la forme interrogative vue en Nb et Es) à l’image de la main de Dieu, c’est celui de 1 Pierre 5.6-7 (vous pouvez le relire en italique au début de ce billet). Le premier de ces deux versets est la référence classique à la main de Dieu comme signe, métaphore de sa puissance.

Mais la suite lui donne une coloration particulière : Cette affirmation de puissance n’est pas une invitation à chercher protection du côté du fort, du puissant comme dans un système féodal (où l’on finit par vouloir soit même en dominer d'autres, ce que le verset 3 réfute explicitement), ou comme nous avons tous tendance à le faire dans les situations complexes de conflit ou de rapports de forces. C’est une invitation à lâcher prise, à s’abandonner à Dieu, à lui faire confiance pour mieux vivre notre situation, quelle qu’elle soit, parce que Dieu en devient un acteur majeur – même invisible.

Être dans la main de Dieu, c’est lui confier la réussite (ou l’échec) de nos projets ; c’est ne pas compter sur nos propres forces, tout en sachant que Dieu compte sur nous... Être dans la main de Dieu, c’est lui confier toute notre vie, ce que nous faisons, mais aussi qui nous sommes et ce qui nous arrive, car il prend soin de nous. Une invitation à l’humilité, au lâcher prise et à la confiance….
Une belle façon d’entrer dans l’été, non ? 

Claire Sixt Gateuille

jeudi 11 juin 2015

Comment être missionnaires de façon pertinente dans les zones rurales ?



J’adapte ici en français la majeure partie d’un article de Pete Atkins, responsable d’un centre de formation des « Fresh expressions », posté sur leur site le 20 avril 2015. Il identifie dans cet article quelques principes importants pour l’action missionnaire de l’Eglise en milieu rural. Le terme traduit ici par "en mission" à chaque début de paragraphe est le terme "missionnal", un néologisme formé sur l’idée que l’Église n’est pas seulement missionnaire dans les actions qu’elle mène mais dans sa façon d'être, et même dans sa raison d'être : elle est un outil de la mission de Dieu. Vous pouvez trouver l'original de cet article ici.

Pete Atkins
« (…) Après plusieurs années de travail passées à favoriser l’engagement missionnaire dans les zones rurales du Lincolnshire (…), mon expérience m’a poussé à m’intéresser au type de culture ecclésiale qui permet de susciter des vocations missionnaires en milieu rural, à leur formation et leur déploiement sur le terrain. Ma problématique est la suivante : quelle culture d’Eglise, au niveau local, amène des individus à se découvrir une vocation missionnaire et à la mettre en œuvre dans le cadre même de leur village ?

Voici les éléments que j’ai découverts :
1.      Une Église en mission en milieu rural est une Église qui célèbre Dieu dans tous les aspects de la vie, et pas seulement quand elle est rassemblée ; une Église qui place au cœur de sa vie communautaire – en tant que corps du Christ – et de la vie de chacun de ses membres la relation d’amour avec Dieu. Cette relation est vivante, directe, immanente, engagée, vécue dans la reconnaissance, le dévouement et le don de soi. Une telle Église accorde une grande valeur à la prière et valorise la présence de Dieu dans tous les aspects de la vie.

2.      Une Église en mission en milieu rural est une Église qui se pense comme participant à la mission de Dieu, une Église qui a développé une compréhension partagée de sa place dans cette mission, une Église qui cherche à susciter et discerner des vocations individuelles pour l’activité missionnaire. Pour cela, elle comprend que tous les chrétiens ont un ministère, celui de prendre part à la Missio Dei, et elle est attend de Dieu qu’il la guide dans sa mission au niveau local, concret. Une telle Église met encore une fois l’accent sur la prière, le discernement. Elle se donne pour mission d’aider chacune et chacun à développer sa capacité à suivre l’inspiration du Saint-Esprit et à discerner là où il est à l’œuvre. Sa théologie reflète ces convictions et sa pratique suscite des témoignages mettant en avant cette compréhension de l’Église.

3.      Une Église en mission en milieu rural est une Eglise qui a compris que, comme dans les Evangiles, la meilleure façon de « croître » en tant que disciple est de faire partie d’un petit groupe dont la préoccupation première est la mission de Jésus, un groupe qui se confie en lui pour être guidé et « formé » par l’esprit-saint. Toute personne qui cherche à développer sa condition de disciple du Christ en communauté – dans la foi, le travail en équipe, l’abandon au Christ et avec le courage nécessaires – s’oriente vers une croissance accélérée !

(c) CSG
4.      Une Église en mission en milieu rural est une Église où l’on trouve encouragement, soutien mutuel, motivation, prière et ressourcement à forte dose ; à ceux qui suivent l’appel de Dieu à participer à sa mission dans leur contexte, l’Eglise doit fournir des lieux adaptés, qui soient proches soit géographiquement, soit au sein d’un réseau ; des occasions et des lieux pour que les personnes engagées rendent compte de ce qu’elles font, des lieux qui offrent à la fois échanges d’expérience, analyse des pratiques et parcours de formation créatifs et innovants pour former des disciples et des communautés entières. Une telle Eglise forme également des communautés ecclésiales où l’on s’aime et on se soutient naturellement les uns les autres, avec le sentiment d’être une famille, d’y être « chez soi », pour ceux qui sont disséminés sur leurs lieux de mission. Pour que les personnes engagées
se sentent bien dans leur mission, se sentent soutenues, malgré leur isolement ou leur petit nombre, il est vital qu’elles se sentent en lien avec un « corps », un réseau plus large que le petit noyau local.

5.      Une Église en mission en milieu rural est une Église où l’on donne priorité à l’avènement du Royaume de Dieu, au point de remettre en cause les barrières confessionnelles artificielles ou partisanes – sans remettre en cause les loyautés confessionnelles justifiées. Cette attitude doit être basée sur un attachement profond à l’Église comme un tout au-delà de ses formes, Église traditionnelle et contemporaine, établie et “fresh” ; sur un désir pour elle de bien servir – et de servir ensemble – Dieu et les gens de nos villages. Une telle Église aura à cœur de permettre la rencontre et le travail commun avec les chrétiens et les Églises in situ, de leur permettre de s’engager et de participer au projet local, mais offrira aussi des espaces de prise de recul pour penser l’innovation et évaluer la pratique.

6.      Une Église en mission en milieu rural est une Église qui a conscience de la créativité de Dieu et se laisse façonner par elle ; une Église ouverte aux différentes formes possibles de nouvelles communautés chrétiennes, qui travaille l’articulation et la complémentarité entre nouvelles formes et formes instituées de l’Église. Une telle Église se place dans la suivance du Christ, a conscience qu’elle est en marche, en mouvement à la suite de Jésus, et encourage ses membres à vivre cette instabilité féconde, cette formation « sur le tas » en tant que disciple. Une telle Église est convaincue du fait qu’il est toujours avec nous (Mt 28.20) et adapte sa vie en fonction de cette conviction. »

Extrait d'un article de Pete Atkins,
traduction Claire Sixt Gateuille


mardi 8 juillet 2014

Se saisir d'une dynamique ? Fresh expressions et nouvelles spiritualités


le retable d'Issenheim (c) CSG

Hier a été une journée très agréable. J’ai assisté au culte à l’Eglise luthérienne St Thomas, où le pasteur JJ. Reutenauer a fait une très bonne prédication, sur le pardon et la réconciliation. Après avoir rappelé que la réconciliation ne peut être initiée par les coupables, il a appelé les chrétiens, au nom de la « grâce pour tous », à briser le cycle infernal qui lie faute et destin.
A 13H, nous sommes partis en bus pour Colmar, au musée Unterlinden, admirer le Retable d’Issenheim et la Vierge à la rose, puis au Col du linge dans les vertiges de la ligne de front allemande durant la Guerre de 1914-1918, et avons fini l’après-midi par une dégustation de vin alsaciens et la soirée autour d’une tarte flambée « flammekueche » cuite au feu de bois. Fameux ! Merci à Théodore Dieter qui se révèle un guide passionnant sur l’art au Moyen-âge (la cathédrale vendredi et le retable hier).

Détail d'une façade strasbourgeoise, aquarelle (c) CSG
Ce matin, nous avons commencé par entendre une intervention d’Andy Buckler, mon collègue responsable de la formation et de l’évangélisation dans l’EPUdF, sur les « fresh expressions of Church » dans l’Église anglicane. Il nous a présenté le rapport de 2004 « Mission-shaped Church », en français « une Église pour la mission » ou « une Église configurée par/pour la mission ». Il a rappelé rapidement l’historique des pratiques d’évangélisation dans l’Église anglicane jusqu’à l’apparition de ces nouvelles formes d’Église. Et les 3 concepts clés du rapport :

- Missional church : la mission n’est pas quelque chose à faire, mais quelque chose à vivre, à être en Église. C’est toute la communauté qui doit évaluer son mode de relations, ses activités, sa vie, à travers le prisme de la mission (on retrouve cette idée dans le Livre de Laurent Schlumberger « Sur le Seuil »).
- Mixed economy : la vie de l’Église a besoin des deux formes : la forme paroissiale classique et la forme « en réseau », innovante, contextuelle.  
- Double listening : il s’agit d’écouter à la fois la tradition de l’Église et la culture ambiante. C’est une méthodologie pratique offerte à ceux qui veulent devenir pionniers (responsables d’une nouvelle forme d’Eglise) ou s’impliquer dans ce projet.


Quelques minutes pour admirer la ville (c) CSG

Il a présenté les 18 recommandations du rapport, souligné que le mouvement est aujourd’hui devenu interconfessionnel et international et évoqué le rapport de 2014 sur la croissance de l’Église « From anecdote to evidence ». Il a fini en listant les arguments traditionnellement opposés aux fresh expressions et, suivant le cas, leur réfutation ou les points de vigilance auxquels les responsables de l’Eglise anglicane sont particulièrement attentifs (la formation par exemple), ainsi que les forces et les résultats de ce mouvement, et l’importance de la confiance qu’accordent les responsables, en particulier les évêques, à ces initiatives. On pourra lire à ce propos son article dans Réforme N° 3564 

Ensuite, Adam Strojny, prêtre de la communauté du Chemin Neuf, nous a présenté son mouvement et ses deux piliers : le renouveau charismatique et la spiritualité ignacienne, et sa raison d’être : l'œcuménisme. Son organisation regroupe des prêtres, des célibataires consacrés, des familles ainsi que des « familles dans les quartiers » (qui ne vivent pas la vie communautaire mais se retrouvent 2 fois par semaine, certains we et pendant l’été). Le chemin neuf offre différentes formations à l’œcuménisme et de nombreux temps de pastorale des familles, un réseau de prière « Net for God », et anime des foyers d’étudiants, des paroisses et des lieux de vie communautaire. Elle est présente dans le monde entier. C’est une communauté jeune et en croissance (les implantations les plus récentes sont au Royaume-Unie, en 2014, dont une à Lambeth Palace). Elle se définit elle-même comme une « communauté catholique à vocation œcuménique », et comporte plusieurs membres protestants ainsi que quelques orthodoxes. Elle refuse l’autosuffisance des Eglises particulières. J’ai aimé une citation qu’Adam a faite : « Seul, on avance plus vite, mais à plusieurs, on va plus loin » !

Mots-clés de l'exposé de M. Degenhardt (c) CSG
L’après-midi, après une rapide ballade dans la Petite France avec Andy à l’heure de la sieste, Friedrich Degenhardt nous a présenté comment l’Eglise luthérienne d’Hambourg essaie d’accueillir les africains de spiritualité néocharismatique. Il a pointé diverses adaptations du culte, une fois par mois : l’accueil (pour rapprocher les allemands et les africains), le temps de salutation inclus au cœur du culte, le partage biblique en petits groupes avant la prédication, la prédication bilingue (allemand-anglais), l’animation par la chorale gospel, la danse de louange, le temps de bénédiction individuelle pour ceux qui le demandent, l’insistance sur l’idée d’être un seul Peuple de Dieu. L’idée est de faire sortir tout le monde de sa « zone de confort » pour aller vers l’autre et sa culture différente. L’Eglise travaille aussi particulièrement l’implication des jeunes et le travail social.

Calligraphie sur l'exposé de H van Beek, (c) CSG
Enfin, Hubert van Beek a présenté le forum chrétien mondial (Global Christian Forum en anglais), regroupant sur une base non-contraignante les Eglises de toutes sensibilités, de façon bien plus large que dans le COE, par exemple. Le FCM se comprend comme un espace ouvert ou la confiance entre Eglise peut se construire. C’est un processus qui prend du temps. La structure du FCM est très légère et souple, pour ne pas s’institutionnaliser. Il y a eu pour l’instant une consultation internationale (2002), et deux rencontres appelées Forums (en 2007 et 2011), une troisième est prévue pour 2016 en Amérique du Sud. H van Beek a insisté sur l’importance du témoignage personnel et du culte et sur ce qui se passait à ce moment-là de façon très profonde, permettant d’avancer vers la reconnaissance mutuelle. Le FCM est le lieu où aborder les questions difficiles ensembles (il n’y a pas d’objectif d’obtenir un accord à la fin de la rencontre…).
La journée de travail s’est close avec un temps de groupe de travail et la prière du soir.

Claire Sixt Gateuille