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mardi 26 octobre 2021

Rencontre à Bossey - jours 1 et 2

Château de Bossey (c) CSG
Je suis depuis dimanche 24 au soir au Château de Bossey, dans le canton de Vaud, en Suisse, pour une rencontre des chargés de relations œcuméniques et internationales ("Ecumenical officers" en anglais) des Églises membres du Conseil œcuménique des Églises (COE). Une trentaine d'entre nous ont pu se déplacer, et vingtaine se joignent à nous en visioconférence, certains par demi-journées à cause des décalages horaires. C'est la première rencontre internationale organisée par le COE depuis le début de la pandémie, et un test de rencontre en mode hybride. 

Actualité du COE

Pour l'instant, nous avons rencontré Dr Fr Ioan Sauca qui nous a tenu au courant des projets en cours et de l'actualité du COE, Charlotte Belot et Marc-Henri Heininger qui sont intervenus sur la préparation pratique de l'assemblée et Dr Mikie Roberts sur sa préparation spirituelle, Dr Risto Jukko, et Dr Seforosa Carroll sur le travail de la Commission de Mission et d’Évangélisation, Peter Prove et deux autres personnes concernant le Commission des Églises sur les affaires internationales (CCIA) et Frédéric Seidel sur le travail des Églises auprès des enfants. 

Préparation de l'assemblée

Logo de la 11e Assemblée du COE à Karlsruhe
Concernant l'assemblée - le point qui m'intéressait le plus, je dois l'avouer - les préparatifs avancent, même si les organisateurs s'arrachent parfois les cheveux car il leur faut penser un plan A (situation normale), un plan B (légères restrictions, les 2/3 des participants prévus) et un plan C (seuls les délégués et conseillers des Églises seraient présents sur place, soit 1/3 des participants prévus) puisque les décisions sanitaires sont prises au maximum deux semaines à l'avance, ce qui complique singulièrement la planification (les organisateurs du Grand KIFF ont vécu ça aussi chez nous). L'équipe se concentre également sur les moyens à mettre en œuvre pour que tous les délégués puissent venir en Europe en aout 2022 (les défis concernent principalement l'accès aux vaccins et visas).

Un livret d'études bibliques sera mis en ligne en novembre, avec une étude biblique pour chaque fête liturgique d'ici l'assemblée, que les Églises locales pourront utiliser pour accompagner par la prière et la méditation biblique la préparation de ce temps fort. La liste des "conversations œcuméniques" et des ateliers auxquels les participants pourront s'inscrire sera disponible en janvier. Cette assemblée sera l'occasion de travailler, mais aussi l'occasion de se réjouir de cette possibilité de nous rencontrer et de l'action de Dieu dans notre monde.

Nous parlons régulièrement cette semaine du thème de l'assemblée, "L'amour du Christ mène le monde à la réconciliation et l'unité", inspiré des textes bibliques de 2 corinthiens 5.14 et de Jean 4. Quatre participants ont partagé leur réflexion sur ce thème. quelques phrases glanées au passage : Que veut dire "L'amour du Christ" dans une Europe touchée par la sécularisation ? Comment témoigner que Dieu mène le monde aux non-croyants ? L'amour inconditionnel est la marque des chrétiens. Le pèlerinage est un mouvement volontaire en réponse à l'amour du Christ. dans un pèlerinage, l'hospitalité et le cheminement commun font de l'autre un frère.L'amour et l'espoir ouvrent un avenir.

En savoir plus sur la préparation de la 11ème assemblée du COE à Karlsruhe ici.

Programmes

Les représentants du travail de la Commission Évangélisation et Mission nous ont présentés trois axes de travail actuel : l'un sur le détricotage des liens entre mission et colonialisme, un autre sur la formation à la mission et un troisième sur la participation des jeunes dans la réflexion missionnaire. un bureau est par ailleurs centré sur la "Mission depuis la périphérie" (Mission from the Margins), c'est-à-dire affirmer, encourager et faciliter l'implication des pauvres, des exclus, des dévalorisés, des minoritaires, etc., avec trois priorités sur inclusion des personnes handicapées, la participation et la prise en compte des préoccupation des populations indigènes et le travail en réseau. La lutte contre le racisme et le travail sur l'intersectionnalité (la simultanéité de plusieurs formes de domination) font également partie de son travail. Je retiens une phrase de cette présentation : Chacun est un cadeau de Dieu offert aux autres : comment aider les personnes marginalisées (handicapés, exclus, discriminés) à expérimenter cela ? 

Le travail des Églises après des enfants est actuellement centré sur la prévention des abus - sexuels, domestiques, etc. - et sur les changements climatiques, préoccupation soulevée par les enfants eux-mêmes. Différentes ressources sont accessibles sur le site du COE, malheureusement souvent en anglais, mais quelques unes sont traduites comme ce document sur l'éducation contre la violence liée au genre.

Actualité des Eglises membres

Les Églises membres traversent la pandémie de façon très différente selon les contextes et le niveau de protection sociale offert dans le pays. Nous avons eu deux séances de partage des Ecumenical officers où les participants ont partagé les défis et les changements apportés par la pandémie.

Chapelle du Château de Bossey (c) CSG
Il y a les sociétés européennes, où la pandémie a accru les inégalités entre ceux qui bénéficient d'une (forte) protection sociale et ceux qui passent entre les mailles du filet (précaires, indépendants, gens du voyage, gens de couleurs selon les pays), mais où la situation des Églises est restée confortable, surtout pour les protestants qui mettent plus l'accent sur la prédication - qui peut se faire à distance - que sur les sacrements. 

Il y a tout l'occident, où les gens se (re-)découvrent vulnérables, où la polarisation de la société se développe à grande vitesse, entre les vaccinés et les autres, entre les racistes et les gens de couleur, entre les locaux et ceux qui viennent d'ailleurs (ne risquent-ils pas de nous contaminer ?)...

Il y a l'Afrique, où à la pénurie de vaccins s'ajoute la prolifération des théories conspirationnistes anti-vaccins, la pauvreté et dans certains endroits la corruption dans les contrats de matériel médical, le trafic d'êtres humains ou les grossesses d'adolescentes.

Il y a tous les pays où la pandémie sert à justifier une répression militaire, des violences policières, des exactions envers les minorités.

il y a partout l'épuisement de tous ceux qui sont chargés dans nos sociétés de prendre soin des autres, parce que la tache est immense, la reconnaissance quasi nulle et que les violences à leur encontre augmentent.

Il y a enfin les signes d'espoir : le nombre de victimes moins élevé qu'attendu dans les pays les moins favorisés, le dialogue entre générations qui s'est renforcé du fait de la cohabitation forcée dans les familles à cause de la pandémie et commence à porter des fruits dans les Églises, la solidarité spontanée des membres engagés dans les Églises et leur travail pour le bien commun.

mercredi 15 juin 2016

Ensemble vers la vie : un cheminement à travers le texte

Déjà un mois que je n'ai pas alimenté ce blog, veuillez m'en excuser... Je pars dans huit jours en congé maternité, aussi le rythme de publication risque-t-il de s'espacer encore plus dans les prochains mois. 

Forum œcuménique, 7 juin 2016, maison du protestantisme (c) CSG
La semaine dernière, je suis intervenue au Forum œcuménique organisé par la fédération protestante de France, sur le texte Ensemble vers la vie (du Conseil œcuménique des Églises, sur la mission, sorti en 2012-2013, publié chez Olivétan en 2015). J'ai déjà présenté plusieurs fois ce texte, sur ce blog en juin 2014 et en mars 2016. Lors de ce forum, j'ai proposé un itinéraire - tout personnel - de lecture de ce texte d'un grand foisonnement. Je vais tenter de vous le retracer ici.

Missio Dei
Pour moi, ce texte offre une forme de "narration", il présente la présence et l'action de Dieu pour ce monde, dans lesquels tout projet missionnaire s'inscrit. Il offre donc une vision globale de la mission, mais pas une vision totalisante, car seul Dieu possède cette vision globale : la mission est avant tout Mission de Dieu (Missio Dei). Cette mission est - per se - globale, holistique : elle prend en compte le monde entier et toute la complexité du vivant, de même qu'elle prend en compte notre personne toute entière, notre vie dans toutes ses dimensions et toutes ses relations.

A mon avis, ce texte chemine de Dieu vers la mission et de la mission vers nous. Or quand nous parlons de mission, nous avons tendance nous avons tendance à aller de nous vers la mission, une mission qui serait à réaliser, à faire. Or c'est la mission qui vient à nous, le flot de la mission de Dieu qui nous invite à nous jeter à l'eau, à nous laisser porter par la dynamique missionnaire de Dieu, individuellement et en Église. 

Spiritualité transformatrice
(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE
Si la mission est Mission de Dieu, nous ne pouvons pas nous contenter d'une vision cloisonnée, spécialisée de la mission, mise en œuvre par des spécialistes à qui nous la déléguerions. Il est important de penser les différentes formes de mission comme complémentaires. le foisonnement des formes de mission - tout comme le foisonnement de ce texte - commence par nous déstabiliser, mais il se révèle indispensable pour remettre Dieu aux commandes et abandonner notre désir de maîtrise. Ainsi, Dieu peut nous transformer, nous mettre en marche, et transformer aussi nos relations, notre rapport au monde, nous donner de discerner les structures de pouvoir et d'oppression et la force de nous mobiliser pour les transformer.

La spiritualité qui découle de cette mission est une spiritualité transformatrice, en forme d'ellipse à deux centres : l'intériorité et l'action dans le monde ; pour le dire autrement, le rapport à la transcendance et l'incarnation. La tension entre ces deux centres fait que notre positionnement spirituel est toujours en mouvement, en équilibre fragile mais dynamique. Cette tension crée une dynamique vitale pour nous et nos Églises.

L’incarnation nous invite à nous intéresser à chaque contexte, car l’Évangile ne s’incarne pas de la même manière partout. Aussi la mission est éminemment contextuelle. Dès lors, un texte sur la mission qui émane du COE, organisme mondial, ne peut être que plutôt théorique, car il ne peut pas évoquer tous les contextes, toutes les remises en questions que suscite l’Évangile dans les différentes sociétés.

Mission depuis la périphérie/les marges
Le concept-clé le plus innovant du texte est aussi celui qui remet le plus en cause les occidentaux que nous sommes ; il s’agit de la mission depuis la périphérie (mission from the margins en anglais, qui évoque les marginaux). Ce concept nous invite à convertir nos logiques missionnaires.

(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE
La politique, le pouvoir et les logiques techniciennes instaurent des lieux de pouvoir ou d’expertise qui deviennent des « centres », en particulier des centres de décision ; ceux qui n’ont pas de pouvoir se retrouvent en marge de ces centres, et souvent leur marginalisation ne concerne pas que le pouvoir de décision, mais aussi les moyens de subsistance. Hors ceux qui sont aux marges sont ceux qui luttent en faveur de la vie, à commencer pour eux-mêmes. Ils savent donc mieux que quiconque ce qui menace la vie ; ils ont une forte capacité prophétique, mais pas de voix pour l’exprimer. Et la plupart du temps, ils ont la motivation et le courage de changer les choses (ils ont moins à perdre et plus à gagner). Faire de la mission, c’est d’abord mettre ses personnes en capacité de s’exprimer et d’être agents de changement et favoriser leur participation. C'est ce que l'on appelle en anglais "empowerment", en français "renforcement des capacités". Cela peut être "dangereux" car cela peut les amener à dénoncer nos propres fautes, nos incohérences ou nos infidélités à l’Évangile !

Les convergences avec Une Église de témoins
La mission est donc pour nous un exercice d’humilité et de confiance : nous sommes là apprendre et être portés par les autres. C’est d’autant plus difficile que les gens en marge n’ont pas de pouvoir dans la société et que nous ne les considérons pas forcément comme des gens « fiables » du fait qu’ils sont en marge, que leur expérience de vie est trop différente de la nôtre.

(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE (1)
Nous devons d’abord faire confiance à Dieu, qui lui compte sur eux, pour arriver à leur faire confiance et à leur donner le pouvoir en matière de mission… nous avons besoin de nous laisser décentrer pour ensuite leur laisser une place ; pour accepter qu’il n’y ait plus de centre, ou plutôt un centre vide, un centre que le Dieu de Jésus-Christ pourra venir visiter. Cette démarche nous pousse aussi à sortir de notre individualisme et de notre désir de maîtrise, en un cercle vertueux : moins je cherche à maîtriser, plus je me confie à Dieu et à la communauté, plus la communauté me porte et m’aide à lâcher prise et à faire confiance, et ainsi de suite.

Cette attitude propage la confiance, elle rend visible que nous sommes tous enfants de Dieu et démultiplie les témoins de la bonne nouvelle. Bref, la dynamique de notre Église "Une Église de témoins" a tout à gagner à s'inscrire dans cette vision plus générale de la mission de Dieu dans le monde.

Claire Sixt Gateuille

  (1) traduction du message sur la photo du bas : "La mission consiste à découvrir où l'Esprit est à l’œuvre et à y participer".

vendredi 1 mai 2015

Rencontre des « Ecumenical Officers » à Bossey

Rencontre des ecumenical officers, Bossey (c) Natasha Klukash
Ce mardi 28 avril commençait la réunion des ecumenical officers au Château de Bossey, près de Genève (Suisse), organisée par le conseil œcuménique des Églises (COE). Les ecumenicals officers sont les personnes chargées des relations œcuméniques ou des relations internationales, la plupart des Églises confiant ces deux taches à la même personne. Nous étions donc 40 réunis pendant 4 jours à discuter du thème lancé lors de l’assemblée de Busan : le pèlerinage de justice et de paix, et de l’actualité de nos Églises.

La matinée de mardi a commencé par la présentation des uns et des autres et du programme de la session. Martin Robra, du COE, est venu nous présenter comment celui-ci comprenait le thème du pèlerinage de justice et de paix : Dépasser l’engagement à « rester ensemble » pris à Amsterdam en 1948, pour désormais « avancer ensemble ». La justice et la paix sont articulées à l’unité, l’unité étant elle-même un chemin (unity on the way). L’œcuménisme est donc un processus de transformation, répondant au contexte de notre temps. 

Il existe différentes compréhensions de ce qu’est un pèlerinage. Aussi M. Robra s’est-il appuyé sur la présentation qu’en a fait le Père Ioan Sauca (orthodoxe, directeur de l’institut de Bossey) dans la revue Ecumenical Review : 1. Un cheminement ayant une signification spirituelle et des implications théologiques ; 2. Une unité en chemin, que l’on découvre en marchant ensemble, car la justice et la paix sont des dons de Dieu au monde ; 3. L’horizon du pèlerinage est eschatologique. C’est pourquoi le pèlerinage n’est pas « vers » ou « pour », mais « de » justice et de paix. La justice et la paix ne sont pas « à faire » ou « à conquérir », mais à recevoir. De même, l’unité n’est pas le préliminaire du reste, mais un fruit de ce cheminement.

Château de Bossey (c) Prince Devanandan
Il a fini en présentant les 3 dimensions du cheminement : 1. Festive : célébrer les dons de Dieu, 2. Diaconale et spirituelle : visiter les blessures, et se découvrir faible, 3. Transformatrice : transformer les injustices. Son exposé était entrecoupé de temps de discussion. Il est apparu assez rapidement que le mot "Pèlerinage" était connoté pour de nombreuses Églises (en général protestantes). « Journey », « walk » ou « cheminement » sont des termes plus appropriés, qui ne renvoient ni aux Pilgrim fathers qui, étant arrivés au nouveau monde, l'ont conquis, ni aux superstitions attachées à certains pèlerinages, contre lesquelles les Églises protestantes ont lutté.

Ensuite, Hielke Wolters et le Père Sauca ont présenté comment le COE intègre le « pèlerinage de justice et de paix » dans ses programmes de travail. De façon générale, le COE doit lancer un cercle vertueux comprenant 5 étapes se renforçant les unes les autres : 1. Renforcer la communion (cohésion du groupe) 2. Témoigner ensemble (on prend en compte le contexte qu’on traverse) 3. Encourager la spiritualité, la réflexion et la formation 4. Établir des relations de confiance et de compréhension mutuelle 5. Avoir une communication inspirante et innovante (comment les gens se parlent en chemin).

Après avoir présenté les programmes de travail du COE (organisé selon 3 axes : unité, mission et relations œcuméniques ; témoignage public et diaconie ; formation œcuménique), ils ont présenté quelques exemples de comment ils entrent dans ce pèlerinage (par exemple la formation œcuménique s’adapte aux besoins des personnes formées, ayant développé la connaissance des autres religions car la plupart viennent de pays où le christianisme est minoritaire, mais aussi des façons beaucoup plus concrètes d’aborder la spiritualité pour s’adapter à la demande des pratiquants du Sud). L’institut de Bossey est par exemple un laboratoire de ce cheminement, les gens d’horizons très différents apprenant à vivre ensemble, pouvant « bouger » dans leurs pré-compréhensions des autres car ils font de la recherche (ils ne sont pas dans une posture de représentation ou de défense des positions de leur Eglise). Nous avons entendu aussi que la réduction des moyens financiers à disposition du COE est un défi pour remplir toutes les missions qui lui sont confiées.

"Rapporteuse" d'un groupe (c) André Lavergne
Nous avons fini la journée avec une discussion en groupes, autour de la question « comment nos Églises peuvent se saisir de ce pèlerinage de justice et de paix ? » Certaines Églises ont choisi un axe, pour éviter de se disperser (la justice climatique pour l’Église protestante d’Allemagne, ou la réunification de la péninsule pour les Églises de Corée, etc.). D’autres ne se sont pas encore appropriées ce thème, mais pourraient l’utiliser pour donner plus de visibilité et de cohérence à ce qu’elles font déjà. 

Il a été largement partagé, en tout cas par les représentants des Églises européennes et nord-américaines, que nous n’avons pas besoin d’un programme de plus, à ajouter à nos nombreux programmes, ni une « campagne » comme il y en a déjà beaucoup (si l’on voulait, on pourrait avoir un culte à thème tous les dimanches tellement il y a de journées de ceci ou de cela et de sujets d’actualité). Le pèlerinage de justice et de paix est un cadre, il donne une forme à l’appel œcuménique, aide à articuler le travail pour l’unité et le travail de présence au monde (les anciennes dynamiques de Foi et constitution d’un côté, christianisme pratique [Life and Work] de l’autre). Il peut aider les Eglises à valoriser ce qui se fait déjà, donner aux différentes politiques des Eglises pour l’unité, la justice et la paix une cohérence interne.

Le COE peut aussi être une plateforme d’échange de bonnes pratiques, une source d’inspiration des uns par les autres, un lieu de partage (idées, ressources : matériel pédagogique, liturgique, théologique et biblique, procédures, , etc.) et le centre d’un réseau qui permettrait aux Églises agissant sur telle ou telle préoccupation de savoir ce que les autres font, et développer des coopérations entre Eglises. Cela permettrait peut-être aux membres d’Églises de découvrir plus concrètement l’Eglise universelle, non plus seulement comme quelque chose de spirituel, mais aussi comme l’ensemble des chrétiens en chemin, les uns vers les autres et les uns avec les autres, engagés pour mettre en œuvre dans le monde la justice et la paix qu’ils ont déjà reçu de Dieu.

Claire Sixt Gateuille

vendredi 27 juin 2014

"Ensemble vers la vie" : quelques réactions

J'ai résumé dans le poste précédent le dernier document sur la mission du COE, ou en tout cas la lecture que j'en fais, voici maintenant quelques commentaires personnels :


(c) Joanna Linden-Montes pour le COE
J'ai déjà dit que je n'étais pas très à l'aise avec l'approche holistique, parce qu'elle donne l'impression que tout est dans tout et réciproquement. Mais je sais aussi que c'est ma culture d'européenne un peu intello sur les bords qui entraine cette réticence. Je sais que l'intérêt de cette approche est d'aller au delà des cloisonnements et des classifications qui enferment, pour envisager la mission de façon globale et non simpliste. Cette approche donne toute sa place à la souveraineté de Dieu, puisque lui seul peut faire la synthèse de ce qu'est la Missio Dei, cette dynamique qui nous précède et nous survivra, dans laquelle nous sommes invités à entrer. Elle affirme aussi que la mission doit être vue comme concernant toutes les dimensions de la vie, puisque l’action de Dieu ne se limite pas à notre spiritualité ou notre quête de sens ou notre pratique religieuse, ou même nos relations…

Je sais aussi que mon contexte de réformée française influence aussi beaucoup ma lecture : une approche holistique de la mission comme Missio Dei affirme l’action de Dieu dans le monde en dehors de la participation humaine. Or les réformés (en tout cas en France) ont usé beaucoup d'énergie à dénoncer une approche magique de Dieu, ils ont fini par répandre le soupçon y compris sur la dimension « mystérieuse » de l’action de Dieu dans le monde, celle que l’on ne peut expliquer rationnellement… et en sont parfois arrivés à limiter Dieu aux manifestations intérieures de l’Esprit Saint. Il me faut aujourd'hui réentendre cette affirmation sans plaquer tout de suite dessus ce réflexe de soupçon...

(c) Joanna Linden-Montes pour le COE
Ce texte a à mon avis une grosse faiblesse : tout le texte s'articule autour de l'idée de "la plénitude de vie", or le concept de "vie" n'est jamais défini... Le texte pose par exemple comme critère de discernement de la mission de Dieu : « Nous discernons l’Esprit de Dieu partout où la vie est affirmée dans sa plénitude et dans toutes ses dimensions ». Le problème de cette formulation, c’est que le concept de « vie » n’est jamais défini. Or nous savons que suivant notre conception de ce qu’est la vie, nous pouvons être, par exemple, totalement en faveur de l’avortement, ou totalement opposé (la première position défend la vie de la mère, une vie relationnelle, affective, psychique, qui serait trop déstabilisée par l’arrivée d’un enfant non désiré, la deuxième défend la vie de l’enfant, vie affirmée dès la première minute de la conception dans une approche plus ontologique). Qu’est-ce donc qu’une « vie affirmée dans sa plénitude et dans toutes ses dimensions » ? Y a-t-il des critères universels ou cette plénitude de vie dépend-elle du contexte ? et si oui, de quel contexte (sociétal, communautaire, personnel ?). On le voit, pour moi ce texte nous interpelle, nous invite à sortir de nos schémas mentaux, mais pour aller vers où ? A mon avis, la discussion ne fait que commencer !

(c) Peter Williams pour le COE
Cela dit, j’ai noté quelques idées qui me parlent vraiment dans ce texte. Certaines sont justes évoquées, de manière fulgurante, d’autres sont développées. Je les cite rapidement :
- l’idée de faire rentrer l’écologie et l’éco-justice dans la mission. Sur le principe, j’y adhère. Cela dit, la justification de cela est que le projet de salut n’est pas seulement pour l’humanité mais pour toute la création. Cela est pour moi très étrange. Je pense que cette idée vient de l’orthodoxie, et je peux la comprendre. Savoir si je peux me l’approprier pour ma propre spiritualité est une autre question… en tout cas, c’est une idée avec laquelle j’ai envie de cheminer
- Dans la suite de ce que je disais plus haut sur la Missio Dei, j’ai beaucoup aimé l’affirmation que la mission n’est pas quelque chose que nous faisons pour d’autres, mais quelque chose auquel « les humains peuvent participer, en communion avec l’ensemble de la création », point 22. Cela nous invite à sortir d’une logique du faire. Nous et nos « programmes missionnaires », nos « financements sur programme », nous avons à entendre cela !
- J’ai apprécié l’idée que « la spiritualité de la mission est toujours transformatrice » (point 30), qui affirme que la spiritualité est essentielle dans la mission, comme temps/lieu de disponibilité à se laisser changer…Et le texte va plus loin en affirmant que « Esprit de Dieu est souvent subversif ».
(c) Joanna Linden-Montes pour le COE
- Un dernier point qui me semble essentiel est celui de la mission depuis la périphérie, en anglais Mission from the margins, qui se couple avec l'idée d'humilité souvent affirmée dans le texte. Nous ne "maîtrisons" pas la mission, parce qu'elle est mission de Dieu. Nous y participons, avec ce que l'Esprit nous donne de discerner, mais nous sommes toujours marqués par notre contexte, notre formation, nos schémas mentaux, etc. Seules l'humilité et l'inspiration du Saint Esprit, l'écoute et l'attention aux autres et à la création, peuvent nous permettre de remettre en cause ce qui nous semble évident en termes de fonctionnement et de structures, mais qui en fait fonctionnent de façon oppressante ou excluante pour les personnes qui sont en marges (de la société, de l'Eglise, de la communauté, etc.).

En bref, un texte très riche, très interpellant, très dense. Un texte avec lequel cheminer, sur lequel discuter, échanger, partager. Un texte qui nous invite à entrer en dialogue avec d'autres, en somme. Et à entrer dans ce flot qui nous dépasse qu'est la mission. Y êtes-vous prêts ? 
Claire Sixt Gateuille