Affichage des articles dont le libellé est communautés. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est communautés. Afficher tous les articles

mercredi 25 novembre 2015

Cheminer - partie 1

(c) F Dermaut, "Carnets de St Jacques de Compostelle"
Ces deux derniers week-end, j'ai assuré l'aumônerie de deux synodes régionaux. Je leur ai proposé de cheminer pendant 3 jours avec les textes de l'Evangile de Matthieu. Je partagerai ici dans les jours et semaines à venir des extraits de ce cheminement sur les routes matthéennes. En voici la première partie :

L’Évangile de Matthieu est traversé de chemins : le chemin des disciples à la suite de Jésus, mais aussi le chemin qui fait passer de l’ancienne alliance à la nouvelle, le chemin de Jésus vers la croix et celui des disciples vers la Galilée après la résurrection. Il se finit par l’envoi à marcher, à aller… faire des disciples dans le monde entier.

Le verbe grec poreuomai, qui signifie marcher, aller, se retrouve 30 fois dans l’Évangile de Matthieu (seul Luc le bat avec 50 occurrences) et le verbe peripateô qui signifie marcher autour, circuler, s’y trouve 7 fois. Pourtant, à première vue, Matthieu est plutôt l’évangéliste « conservateur », celui qui veut garder la centralité de la loi, celui qui n’est pas prêt à abandonner la tradition juive, on dirait aujourd’hui celui qui semble le moins prêt à bouger… Mais ce n’est qu’une première impression. Car s’il garde la tradition, il la réinterprète complètement de l’intérieur, il lui donne une autre finalité, et il affirme que le salut se fait désormais par d’autres moyens ceux de l’ancienne alliance. Il veut accompagner les judéo-chrétiens sur la voie du changement, dans un changement de perspective, et tout cela prend du temps, du temps pour les accompagner dans le changement, sur ce chemin nouveau. Matthieu fait donc cheminer ses lecteurs tout comme Jésus chemine et fait cheminer ses disciples.

C’est en marchant que Jésus repère les premiers disciples, c’est toujours en marchant qu’il va former leur communauté, les enseigner, créer un vécu commun et une vision commune. En chemin, il va les dérouter, déplacer leur façon de voir son ministère, remettre en cause leurs certitudes ; il va surtout leur faire expérimenter que la foi est en chemin, qu’elle n’est ni figée ni construite une fois pour toute, mais qu’elle chemine avec le temps et les rencontres…

Le texte de Mt 4.18-22 se situe à l'aube du chemin de Jésus (et à l’aube de ce synode) et raconte l’appel des premiers disciples. D’ailleurs, le texte ne les appelle pas encore « disciples », cela viendra avec l’enseignement qu’ils recevront en chemin ; mais pour l’instant, nous sommes face à des hommes, à qui Jésus demande de le suivre, de l’accompagner, de se mettre à sa suite… l’étymologie du verbe grec utilisé ici (akoloutheô) évoque à la fois une voie et un guide à suivre. Lorsque Jésus appelle ses disciples, il leur propose de marcher avec lui.

Pour connaître Dieu, pour le rencontrer vraiment, intimement, il faut marcher avec lui. C’est ce qu’il propose à Abraham, aux Hébreux dans le désert, aux disciples par Jésus ; c’est ce qu’il nous propose toujours à nouveau, à nous individuellement et collectivement, en Église. La vie d’Église est une forme de « pèlerinage », un cheminement au long cours dont l’important n’est pas tant le but, même s’il est essentiel parce qu’il donne la vision et la direction, mais bien le chemin, car là se joue l’expérience de la foi, celle qui nous travaille, celle qui creuse en nous un espace pour accueillir le Christ ressuscité au milieu de nous.
Claire Sixt Gateuille

vendredi 16 octobre 2015

Les tailleurs de pierre et l'Eglise de témoins

Au Moyen-âge, un jeune arrivant pour la première fois dans une grande ville visite le chantier de la cathédrale. Il voit trois tailleurs de pierre semblant accomplir le même travail. 

Aussi va-t-il les voir et leur pose la même question : 
"Que faites-vous ?" 
le premier répond sur un ton peu gracieux : 
"Moi, j'essaie toute bêtement de gagner ma vie, tu vois bien que tu me déranges !"
le deuxième, étonné par la question, réplique tout simplement : 
"Tu le vois bien, je taille une pierre !"
Le troisième, le sourire aux lèvres, se tourne vers le jeune homme et lui répond fort aimablement : 
"Avec mes frères de métier, nous levons une cathédrale."

Cette histoire, adaptée d'un conte du livre Il était une fois les cathédrales, me fait penser à notre engagement dans l’Église et à la dynamique "Église de témoins". 

Est-ce que nous cherchons à "remplir la cible" (ou la contribution régionale, c'est à dire réunir l'argent nécessaire au salaire du pasteur et à la vie de l’Église aux niveaux régional, national et international) et à faire les travaux nécessaires dans le temple ? 
Est-ce que nous cherchons à faire vivre une communauté chrétienne ?
Ou est-ce que nous cherchons à être l’Église du Christ dans ce monde et à prendre part à sa mission ici et aujourd'hui ? 

Ne nous trompons pas, être l’Église du Christ n'est pas désincarné, cela implique aussi de remplir des obligations financières et de faire vivre la communauté. Mais la perspective est différente, puisque nous ne sommes plus là pour nous épuiser au maintien de l'existant ou à la recherche de la communauté idéale. Nous ne sommes pas là pour en faire toujours plus ou être plus performants, mais parfois pour faire autrement.

Nous sommes là pour nous laisser ensemble porter par Dieu et par sa mission, nous laisser renouveler et inspirer par son souffle, pour imaginer aujourd'hui, avec ceux qui nous entourent, quelle Église pour vivre et annoncer l’Évangile aujourd'hui, quelle Église pour apprendre à devenir témoins de ce qui nous fait vivre et être nourris du témoignage des autres, quelle Église pour libérer notre créativité et pour être recréée par la créativité toujours renouvelée de Dieu...

Et cela est libérateur ; et cela est source de joie ! 

Claire Sixt Gateuille

jeudi 18 décembre 2014

Un monastère éphémère


Croix à Busan (c) Dina Rajohns
Le "patrimoine monastique" comme source d'inspiration 
La spiritualité monastique recèle des trésors qui peuvent encore parler à nos contemporains. J'en veux pour preuve le développement d'activités qui s'appuient sur des traditions spirituelles nées dans des monastères (exercices ignaciens, lectio divina, contemplation ou adoration, prière des heures, etc.) ou même des lieux de vie communautaire (comme le séminaire de Finkenwalde que Bonhoeffer a dirigé et dont l'expérience lui a inspiré le livre De la Vie communautaire).

Je vois poindre deux types de nouvelles pratiques, liées aux deux types de monachisme : 
- le monachisme érémitique, qui met en avant le retrait pour se consacrer à Dieu, inspire plutôt le phénomène des retraites spirituelles, aujourd'hui en plein essor. On peut d'ailleurs noter que les retraites spirituelles aujourd'hui sont loin d'être toutes organisées par les Églises ou les ordres monastiques institués.
- le monachisme cénobite, qui met en avant la vie communautaire sous le regard de Dieu, inspire plutôt le phénomène de formations de petits groupes qui se retrouvent régulièrement pour se soutenir dans la prière, l'écoute réciproque et le partage sur le quotidien, l'encouragement mutuel à être fidèles à Dieu (selon une vision de cette fidélité qui est à la base de la formation du groupe). On peut trouver là des groupes de maison, des communautés nouvelles, des fresh expressions of Church... et des groupes plus informels qui ne sont soutenus par aucune institution.

La spiritualité comme "épaisseur de la vie"
Comment marier aujourd'hui rythme de vie trépidant (en particulier quand on a des enfants), profession épanouissante mais chronophage et besoin d'une spiritualité profonde et nourrissante ? 
On ne veut plus aujourd'hui choisir entre vivre sa foi pleinement et vivre dans le monde. Entre autres car le centre de nos préoccupations s'est déplacé de la vie éternelle vue comme l'au-delà à la vie en plénitude, offerte dès aujourd'hui, dans laquelle la foi donne sens, profondeur, densité, "épaisseur" à nos vies. 

La communion avec Jésus-Christ ne se vit plus (ou rarement) sur le mode de la souffrance ici pour avoir la plénitude après (comme Jésus-Christ, fils du Dieu incarné, a vécu son chemin de croix sur la terre avant de connaître la gloire dans le ciel, selon cette logique) ni sur le mode de la "performance spirituelle" qui essaierait de nous détacher des réalités du monde, soit par la privation (ascétisme) soit par l'élévation dans une connaissance supérieure (gnostique). 

Elle se vit plutôt sur le mode d'une "résistance à la réalité" où la foi affirme la présence continue du Christ à nos côtés malgré son absence apparente ; cette présence est manifestée de façon très diverse suivant les traditions spirituelles ou confessionnelles (par du ressenti ou par l'engagement des chrétiens dans le monde, sous forme d'émotion, de rite(s), de paroles qui changent notre regard sur le monde, de gestes prophétiques, d'attitudes ou "fruits de l'esprit", etc.). Cette résistance à la réalité, qui risque de s'émousser face à l'expérience du quotidien, a besoin d'être entretenue, soit par temps forts, soit par petites touches.

De l'ermite au retraitant  
Alors, comment marier vie dans le monde et spiritualité profonde ? La première réponse, la plus répandue chez les jeunes, est la suivante : en prenant du temps pour soi, non pas un petit peu chaque jour mais à haute dose, de façon concentrée dans le temps, lors de voyages ou de séjours dans des lieux retirés et/ou pour des temps mis à part (déserts, monastères, rencontres de fraternité spirituelle ou temps forts chrétiens) entre 1 et 6 fois par an. Une occasion aussi parfois de faire le point sur sa vie, tout en se ressourçant. Retrouver du sens, du souffle et éventuellement se poser la question : est-ce que ce que je vis est vraiment ce à quoi je suis appelé(e), suis-je sur la bonne voie ? C'est pourquoi, il me semble, le phénomène des retraites spirituelles se développe depuis une trentaine d'années. 

En passant, je voudrais vous parler d'une belle initiative du Forum œcuménique des femmes chrétiennes européennes. Elles organisent cet été pour la deuxième fois, du 8 au 21 aout, à Hanovre, un "monastère éphémère" pour des femmes de toutes générations et de toutes origines. Un temps de retraite qui comprendra des temps de cheminement (pilgrimage), de cuisine, de travaux manuels, de jardinage, des ateliers, de la musique, des temps de silence, des temps de prière... Bref, un temps à vivre (sur 1 ou 2 semaines, au choix) de façon œcuménique et multiculturelle.
Pour plus d'information : http://popupmonastery.com/

Du monastère à l’Église de maison
(c) Joanna Linden-Montes pour le COE
La deuxième réponse, c'est au contraire de laisser plus de place à Dieu dans le quotidien, et de le faire de façon communautaire pour ne pas se laisser décourager. Cela passe comme je l'ai déjà dit par des groupes plus ou moins formels. Certains sont juste des "groupes de prière améliorés", des groupes de maison tournés vers l'édification ou des groupes de copains qui veulent s'aider mutuellement à rester fidèles à l'engagement qu'ils ont pris de vivre en chrétiens.

Les plus durables sont ceux qui élaborent explicitement une vision du mode de vie vers lequel ils veulent tendre, de la spiritualité sur laquelle ils s'appuient, de l'appel qu'ils ont collectivement reçu de Dieu. Certains établissent une règle, d'autres fixent un ensemble de pratiques ou listent des valeurs qu'ils veulent mettre en pratique. Cet engagement commun sert de gouvernail au groupe et donne la direction. D'autres s'engagent simplement sur un rythme de rencontres.
Certaines Fresh expressions se réfèrent à l'idée de nouveau monachisme (new monasticism), voir le témoignage (en anglais) de Marc Berry ou les différents exemples proposés par le site des Fresh expressions.

Il existe bien sûr des solutions qui mixent ces deux solutions, comme les fraternités appelant à une pratique spirituelle régulière (souvent individuelle) nourrie de rencontres communautaires régulières et de retraites (la Fraternité des veilleurs en est un exemple). Il existe aussi des communautés de vie, reconnues ou non par les institutions ecclésiales, mais celles-ci feront l'objet d'un autre billet...

Claire Sixt Gateuille