jeudi 30 mai 2019

Dieu croit en nous

Troisième méditation adaptée de l’aumônerie du synode régional 2018, dans la perspective du synode national sur la révision des textes de référence.
« Cessons donc de nous juger les uns les autres. Appliquez-vous bien plutôt à ne rien faire qui amène votre frère à trébucher ou à tomber dans l'erreur» Ro 14.13
« Recherchons donc ce qui contribue à la paix et nous permet de progresser ensemble dans la foi » Ro 14.19
 
1.    « Marche selon l’amour »
Nous avons vu (ici) que la Loi du Premier Testament était plus un chemin qu’un cadre ; nous avons vu (ici) que Jésus nous donnait un horizon, une perspective, les anglo-saxons diraient « une vision » pour avancer sans (trop) se taper dessus vers le Royaume des cieux. Nous voici maintenant avec Paul, qui nous donne une méthode. Une méthode qui se résume en quelque mots : « marche selon l’amour » (Ro 14.15). Trop légère pour être une nouvelle loi, cette méthode est plus une colonne vertébrale qu’un cadre. Elle n’est pas là pour nous imposer des limites mais pour que nous nous soutenions les uns les autres quand nous proclamons l’Évangile. Elle réaffirme que la foi est un chemin, qui ne peut pas être parcouru seul, mais en communauté, à plusieurs, dans l’attention à l’autre, en particulier à ceux qui risqueraient de se décourager et de s’arrêter en chemin.

La foi est cheminement collectif vers un horizon commun. Dans une perspective que Dieu trace pour nous, qu’il nous faut discerner collectivement. Ce n’est pas facile… 

D'abord parce que tout va aujourd'hui si vite qu'on a du mal à ne pas avoir l'impression de tourner en rond dans le désert… Et je les comprends… quand je faisais du scoutisme, on m’avait appris à retrouver ma position sur une carte en prenant 3 points fixes dans le paysage et en les repérant sur la carte. Aujourd’hui, le monde autour de nous change tellement vite, qu’on a l’impression que le temps qu’on repère les 3 points, le premier a déjà eu le temps de bouger… et on se sent perdu ! Et pourtant, c’est nous qui nous sommes déplacés… Et si on prenait le temps de se poser, vraiment, ensemble, pour voir où l’on en est, plutôt que de courir toujours après les attentes des uns, les frustrations des autres et les dernières actualités ? Depuis combien de temps n’y a-t-il pas eu de retraite du conseil presbytéral dans votre Église ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas pris le temps de vous réjouir pour les bonnes choses qui se passaient dans votre Église ?

Ce n’est pas facile non plus parce que nous nous sentons si peu nombreux et si inaudibles dans la société… Ce n’est pas facile, enfin, parce que quand on regarde l’état du monde telle que présenté à la télévision ou sur internet, on se demande parfois si Dieu ne ferait pas mieux de repasser par la case « déluge »… Comment, dans ce cadre, redessiner une espérance ? Comment se rappeler que les « informations » sont en fait une loupe déformante qui ne se focalise que sur ce qui ne va pas ?

2.    « Poursuivons ce qui construit la paix et l’édification des uns par les autres »
Il y a cinq ans, lors de la création de notre Église, nous lancions la dynamique « Église de témoins ». Pour être une Église de témoins, commençons par apprendre à discerner et à se réjouir de tous les petits signes de présence et d’action de Dieu dans notre vie. Commençons par prendre en compte les gens qui sont là, leur fidélité, la beauté de ce que Dieu a fait pour eux, sans nous lamenter sur ceux qui n’y sont pas.

Nous pouvons nous plaindre d’être si peu d’ouvriers pour tellement de travail, mais Jésus nous avait prévenu, c’était déjà le cas à son époque… Et puis, sommes-nous si peu d’ouvriers ou sommes-nous trop de contremaîtres ? Savons-nous faire confiance en Dieu et voir dans tous ceux qui s’intéressent à nous, même de loin, des ouvriers potentiels ? Savons-nous voir celui ou celle qui a peur de tomber à cause de la « viande sacrifiée », celui qu’on ne trouve pas très convaincu – ou pas très orthodoxe dans ses formulations – comme un témoin de l’Évangile dès aujourd’hui, même s’il ou elle n’est pas encore un « fort dans la foi » selon l’expression de Paul, même s’il n’est pas calibré par notre pratique ecclésiale, même si sa foi est encore vacillante ? Saurons-nous construire notre témoignage avec lui aussi ? Et nous, saurons-nous dire notre propre témoignage personnel, quand notre expérience avec Dieu est quelque chose de si intime que nous avons l’impression de nous mettre à nu, et avons peur d’être ridicule ?

Et si nous étions un peu plus bienveillants envers les autres, et surtout envers nous-mêmes ? Notre Église est composée aujourd'hui majoritairement de professions intellectuelles. Nous sommes très exigeants, envers nous-mêmes et envers les autres. Si nous nous osions passer d’une culture du contrôle, qui fait de l’exigence une barre à franchir et développe la peur de ne pas y arriver, à une culture de l’encouragement, qui fait de l’exigence un tremplin ou une échelle à plusieurs barreaux ?

Passer d’une culture du contrôle à une culture de l’encouragement demande de voir le potentiel de toute personne, sa richesse, et non pas sa capacité à être formatée comme nous voudrions qu’elle soit.
Cela demande un peu d’autodiscipline pour faire taire en nous cette petite voix toujours critique. Cela demande surtout de faire place à l’autre, accepter son point de vue, apprendre de lui quels sont ses freins et ses tremplins. Cela demande écoute et attention. Cela demande de prendre le temps de comprendre ce qui est pour lui une occasion de chute. 

Passer d’une culture du contrôle à une culture de l’encouragement signifie aussi sortir des logiques de représentation et d’appareils. Nous n’avons pas à être ceci ou cela, nous n’avons pas à défendre l’identité réformée ou luthérienne ou un courant théologique, nous avons à être témoins de l’Évangile de Jésus-Christ dans ce monde. Et si cela passe par changer toute la disposition du temple ou remettre en cause tous les « On a toujours fait comme ça », allons-y ! Ce qui est au centre, ce ne sont pas nos habitudes, c’est celui dont nous témoignons, celui qui est vivant au milieu de nous et dont les gens autour de nous ont désespérément besoin.

3.     « Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie »
Comment remettre ce qui est central au centre de notre vie d’Église, et non plus les exigences de la gestion courante, comme nous le vivons trop souvent ?Là encore, Paul nous donne quelques pistes : « le Royaume de Dieu est justice, paix et joie ». Justice, paix et joie… N’est-ce pas justement ce dont notre société manque cruellement ?

La Bible est pleine d’histoires de gens à qui Dieu rend justice, donne paix et joie. Retrouvons ces grands témoins, mettons-nous à leur écoute. Proposons leur témoignage à la société autour de nous. Proposons leur force d’interpellation, leur force d’encouragement, leur force existentielle. La Bible, lorsqu’elle est vraiment ouverte, peut souffler un grand vent existentiel, relever et changer des vies, remettre des existences consacrées à des futilités sur le chemin de l’essentiel. Elle peut changer des sociétés tout entières.

Mais pour cela, la Bible doit être un outil de rencontre et non un outil de combat. Une colonne vertébrale, et non une cuirasse. Lisons-là ensemble, plutôt que de cherche à imposer chacun notre propre théologie. Discernons les traces de Dieu dans nos vies et dans celles de nos frères et sœurs, voyons la force et la beauté de ce qu’il fait naître en elles, en eux, voyons comment la Bible leur parle, à chacun d’une façon complémentaire. Voyons la cohérence de chaque cheminement. Entendons l’Évangile tel que vécu dans la vie des autres comme un poil à gratter pour la nôtre, comme une fraicheur nouvelle. Encore une fois, Paul nous appelle à la bienveillance et à l’encouragement.

Osons dire notre rencontre avec Dieu, notre cheminement, notre expérience personnelle. Osons recevoir celle des autres. Osons recevoir aussi les questionnements et les épreuves de ceux qui nous entourent et qui ne franchiront pas les portes du temple d’eux-mêmes. Que faudrait-il changer pour qu’ils se sentent invités à le faire ? Et nous, comment pourrions-nous dépoussiérer la Bible qui trône dans le temple pour la faire sortir dans la rue et rencontrer les gens de toute la communauté humaine ? A vous de le discerner, à vous de l’imaginer, à vous de le rêver !

Posons des actes symboliques, organisons des activités et des manières d’être l’Église qui travaillent à plus de justice pour les gens qui sont autour de nous, qui construisent la paix, y compris la paix intérieure, qui redonnent de la joie. Vivons avec eux pour rayonner au milieu d’eux de cette justesse dans les relations, de cette paix et de cette joie que nous donne notre relation à Dieu…

Ce que je vous dis reste des généralités, je le sais… Je ne peux pas déterminer pour vous à quel témoignage Dieu vous appelle dans votre contexte. Je ne sais pas quels sont les besoins des gens qui vivent autour de et avec vous, et quels sont les talents et les envies des membres de votre communauté… Mais je sais ce dont notre Dieu est capable, et s’il nous a donné un chemin, un horizon et des frères et sœurs pour parcourir l’un en direction de l’autre, c’est qu’il croit en nous et qu’il a de grands projets pour nous !

Prière :
« Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie ».
Seigneur, aide-nous à vivre notre vie d’Église autour de ces trois mots.
Aide-nous à articuler notre témoignage de foi auprès de nos contemporains autour de ces trois mots.
Aide-nous à refuser de nous mettre en surplomb d’eux et à nous mettre à leur hauteur, pour construire avec eux ton Église.
Aide-nous à refuser de nous lamenter sur ceux qui ne sont pas là et à nous réjouir avec ceux qui sont là.
Aide-nous à ne pas nous contenter de formules ou de méthodes toutes faites et à être tes témoins pour rencontrer en vérité, avec notre vulnérabilité, celles et ceux que tu mets sur notre chemin.
Trace pour nous des perspectives, donne-nous ton Esprit pour que nous marchions sur le chemin que tu traces pour nous.
Aide-nous à discerner les nouveaux modes d’être Église auxquels tu nous appelles ; aide-nous à discerner auprès de qui tu nous appelles à nous tenir pour faire connaitre ta bonne nouvelle.
Aide-nous à nous réjouir avec toi, pour que ton Évangile soit toujours Bonne nouvelle, annonce de Justice, de paix et de joie.

Claire Sixt Gateuille

mercredi 29 mai 2019

Loi et reconnaissance

Matthieu Evangéliste Strasbourg (c) CSG
Deuxième méditation adaptée de l’aumônerie du synode régional 2018, dans la perspective du synode national sur la révision des textes de référence.
"Ne pensez pas que je sois venu supprimer la loi de Moïse et l'enseignement des prophètes. Je ne suis pas venu pour les supprimer mais pour leur donner tout leur sens" Mt 5.17
"Eh bien, moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent." Mt 5.44 

1.    Jésus n’abolit pas la Loi : fidélité à ce qui est donné
Nous, les protestants français, sommes très paradoxaux dans notre rapport à la loi. Quand il s’agit de la loi qui régit l’espace public, les institutions, de la loi républicaine, nous nous comportons comme les bons élèves de la république : c’est ce qui garantit à la fois la liberté individuelle et le vivre ensemble. Mais quand il s’agit de parler de l’aspect plus religieux ou plus moral de la loi, alors nous poussons des cris ! Nous préférons parler de liberté, nous préférons parler de responsabilité, nous préférons parler de « nous tenir devant Dieu (Coram Deo) », de l’autorité des Écritures, mais surtout pas de « loi ».

Même notre constitution, qui n’est rien d’autre qu’une forme de loi interne à notre Église, nous prenons bien soin de la réviser après seulement 6 ans, d'en éliminer contradiction ou raideur institutionnelle, bref de nous appliquer le principe Semper reformanda qui fait de nous, selon les mots du théologien Olivier Abel une "tradition autonettoyante". 

2.    Une autre façon de cheminer
Jésus, lui, n’a pas de mal à se réinscrire dans la perspective de la loi. Il ne se présente pas, en tout cas chez l’évangéliste Matthieu, comme un révolutionnaire ! Il est au contraire dans une fidélité affirmée, il prend les commandements bibliques très au sérieux, trop au sérieux pour les laisser être vitrifiés, figés en une somme d’exigences. Nous avons vu hier que la loi ouvrait un futur, traçait un chemin à parcourir même lorsqu’on se sédentarisait, maintenait une perspective, ouvrait un horizon.

(c) Ze Bible
Jésus ne laisse pas les scribes et les pharisiens confisquer le discours sur la loi, il refuse qu'on doive parcourir le chemin en marchant sur des œufs… Jésus ne supprime pas le chemin, il en fait un terrain de jeu pour les enfants, une piste de danse. Il refuse que la loi soit un chemin de surveillance mutuelle ou de compétition ; il en fait un chemin de progression, d’édification – Calvin dira « de sanctification » - d’attention mutuelle, de bienveillance et de confiance !

3.    L’Église comme bateau
Le Sermon sur la Montagne, dont fait partie ce texte biblique, est un très beau texte, qui rencontre notre aspiration à nous élever, à faire le bien, à nous améliorer. Ne laissons pas tomber cette aspiration sous prétexte que nous ne voulons plus parler de « Loi » ! Mais comme Jésus, réorientons cette aspiration, pour la libérer de la configuration marketing « développement personnel » et la laisser s'épanouir à l'éclairage de la grâce de Dieu, de l'amour gratuit de Dieu pour chacun. Le Sermon sur la Montagne commence par les Béatitudes et par les paraboles du sel et de la lumière. Les béatitudes remettent au centre la vie relationnelle : pleurer, être doux, avoir faim et soif de justice, et même être persécuté pour elle, faire la paix, faire preuve de miséricorde, avoir le même esprit que les « petits » ; et le sel et la lumière sont là non pour eux mais pour les autres, leur redonner goût, les éclairer. Et ils sont là parce que quelqu'un les a mis dans le plat, les a allumés, a vu leur valeur et a su les utiliser à bon escient. Ils donnent leur plein potentiel quand ils sont à leur juste place. Le sermon sur la montagne ne parle pas de "savoir-faire", mais de juste place et de reconnaissance, d'où pourra s'épanouir un "savoir-être". Tout le sermon sur la Montagne n’est pas une couche de commandements supplémentaire, encore plus exigeante, mais la réinterprétation de la Loi, pour la recentrer sur le relationnel (à Dieu et aux autres) et la reconnaissance. La présentation de Jésus comme celui qui accomplit la loi ne vient qu’après, elle peut poser le cadre, parce que la perspective a déjà été donnée.

Cathédrale Strasbourg (c) CSG
En fait, c’est un peu comme dans un bateau : Si vous mettez des gens dans un bateau sans leur dire où il va, ils vont rapidement se sentir comme des poissons dans un bocal trop étroit : la mutinerie arrivera vite, à moins que ce ne soit le chavirage, car ils ne seront pas arrivés à se mettre d’accord sur le cap à tenir. Mais donnez-leur une destination, un horizon, un cap à tenir, et avec un peu d’organisation sociale et de reconnaissance, ils se répartiront les taches, s’entraideront et se relaieront pour remplir la mission qui leur a été confiée et arriver à destination.

Jésus nous donne le point de départ : l’attention relationnelle. Il nous donne le cadre, qu’il réinterprète pour y introduire la grâce et la reconnaissance. Et il nous donne la destination : le Royaume. A nous de trouver notre place dans le navire, A nous, collectivement, de garder toujours la destination en tête !

Claire Sixt Gateuille

mardi 28 mai 2019

De la loi à la promesse

A deux jours du synode national 2019 de l'EPUdF, je partage avec vous une méditation adaptée de l’aumônerie du synode régional Sud-Ouest, que j'ai assurée en novembre dernier, et qui portait justement sur les "textes de référence" dans la Bible. D'autres sont à venir d'ici jeudi.
"Moïse dit : Voici les commandements, les lois et les règles que le Seigneur votre Dieu m'a ordonné de vous enseigner. Il veut que vous leur obéissiez dans le pays que vous allez bientôt posséder." Deut 6.1
"Les commandements que je te donne aujourd'hui resteront dans ton cœur." Deut 6.6

1.    Une loi au futur
Le chat du Rabbin T8, de Joann Sfar
La loi donnée par Dieu à Moïse est formulée à l'inaccompli en hébreu, c'est-à-dire (pour simplifier) au futur. Elle est au futur parce qu’elle est d’abord une promesse. Elle est le signe que ce peuple appartient à Dieu, et donc que Dieu se tient à leurs côtés. Si on oublie ça, si on oublie la promesse et la présence de Dieu, alors la loi, la Torah, est juste un truc de fou ! Je ne veux pas « spoiler » le Tome 8 du chat du Rabbin pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, mais le jeune rabbin, le mari de Slabya, dit quand même à quelqu’un qui veut se convertir au judaïsme : « Moi je suis né dedans, donc je suis bien obligé [d’avoir une religion aussi contraignante]. Tout mon imaginaire baigne là-dedans. Mais enfin, j’ai du mal à concevoir qu’on être équilibré ait spontanément envie de s’infliger tout çà » ! Pour qu’il y ait appel, il faut qu’il y ait élection. Si Dieu demande ça au peuple, c’est parce qu’il l’a choisi. La loi, c’est le revers de la médaille de l’élection et de la terre promise…

Elle est au futur, parce qu’elle ouvre un avenir, elle est un choix de vie. Elle est même un chemin de vie : « allez dans les chemins de Dieu » (Deut 30.16). Elle n’est donc pas un cadre rigide mais un cheminement balisé.

2.    Réinterprétations
La loi est au futur, enfin, parce qu’on ne connait pas l’avenir, et qu’il faudra donc la réinterpréter, la reformuler pour retravailler notre fidélité à Dieu et à ses commandements. Il y a déjà eu la loi de l’Exode, avec la première version des 10 commandements, puis la loi du Lévitique, celle qui est tellement détaillée qu’on a l’impression de couper les cheveux en quatre - celle qui sature l’esprit pour ne pas trop penser qu’on tourne en rond dans le désert et que ça va durer toute une génération - et puis il y a cette troisième version, celle de Deutéronome, qui est formulée pour rentrer dans le pays promis. Elle est formulée pour que le peuple ne s'installe pas dans l'immobilisme mais continue d’arpenter les chemins de Dieu. A chaque contexte, sa formulation de la loi.

Un peu comme notre travail sur les textes de référence… il faut le faire parce que le contexte a changé : en 6 ans, le fonctionnement commun entre réformés et luthériens est devenu réalité, avec ses frottements et ses richesses, avec désormais une région unie. Il nous faut « boucler la boucle » institutionnelle, ajuster notre règle de fonctionnement à nos pratiques, vérifier les bases organisationnelles qui nous permettrons ensuite d'ajuster nos « cultures ecclésiales », nos présupposés inconscients, notre compréhension de ce qu'est l’Église et des dynamiques qui y sont à l’œuvre, pour que chacun s'y sente à l'aise et y fasse place à l'autre - processus qui prendra, lui, au moins une génération.

3.    Un chemin de vie commun
On se sent souvent tellement bien dans sa tradition ecclésiale qu’on en arrive parfois à l’ériger en tour d’ivoire, à l’investir comme une maison, à s’y sédentariser. Mais l’Union des Luthériens et des réformés en France, c’est une façon de nous rappeler que notre cadre sécurisant ne doit pas rester un cadre, mais devenir un chemin, qui nous mène vers les autres, de l'autre confession, et plus loin les autres croyants ou non-croyants.

La constitution (et autres textes de référence) que nous sommes en train de réviser est l’ossature institutionnelle de notre Église EPUdF ; mais elle n’est pas un cadre, tout au plus la charpente d’un abri pour la nuit…La loi de Dieu non plus n’est pas un cadre enfermant. Elle est d’abord un chemin, avec des carrefours où choisir entre des options qui donnent la vie et des options qui peuvent être mortifères. Elle est reformulée en Deutéronome pour que le Peuple ne s’installe pas dans une possession qui exclue. Elle est un chemin dans un monde qui change, pour des gens et des groupes qui changent aussi, qu’ils le veuillent ou non. 

(c) Jean-François Kieffer
Notre Église, en tant que groupe humain, change aussi. Nous sommes une communauté d’individus pas toujours très disciplinés, lancée un chemin exigeant, sur lequel on trébuche parfois, mais qui maintient une perspective ouverte, qui trace un horizon. Un chemin qui est une promesse d’avenir, même si nous-mêmes n’entrerons pas forcément dans la terre promise et que dans certaines communautés locales, notre cheminement d’Église ressemble plus à une longue traversée du désert. 

Nous pensons souvent à l’Église comme à « notre pauvrète Église » pour reprendre l’expression de Calvin. Mais plutôt que de nous lamenter, replongeons-nous dans la Bible pour nous rappeler de toutes les promesses de Dieu. Plutôt que de nous laisser décourager, rappelons-nous qu’à chaque demande, à chaque appel de Dieu correspond un don, une promesse, et remémorons-les.

Parfois, Dieu nous donne même des rêves pour notre Église… que son Esprit nous inspire et nous pousse, nous pousse aussi au changement, à la réinterprétation quand c’est nécessaire. Et n’oublions pas ce conseil attribué à Oscar Wilde : « Ayez des rêves assez grands pour ne jamais les perdre de vue ».

Claire Sixt Gateuille

mardi 14 mai 2019

Et alors, vous faites quoi de vos journées ?

Faire du lien
(c) Albin Hillert pour la KEK (AG 2018)
Quand je dis que je suis chargée des relations internationales (de l’Église protestante unie de France), on me demande souvent à quoi ça correspond au quotidien. La réponse est assez facile : 
1. Je réponds aux sollicitations d’Églises étrangères et d'organisations internationales, en accueillant des groupes et en répondant à divers courriers, pour faire connaître nos réflexions et la manière que nous avons de traiter certains sujets qui les intéressent. Je présente aussi parfois spontanément nos initiatives quand celles-ci me semblent pouvoir les intéresser.
2. Je vais "à la pêche" aux informations, je suis l'actualité internationale et je vais chercher auprès des Églises-sœurs des éléments qui pourraient nous aider à travailler tel ou tel sujet (synodal par exemple) ou qui pourraient apporter un éclairage extérieur, plus global dans nos débats.
3. Je sollicite des membres de notre Église pour participer à des rencontres internationales et ainsi permettre au plus de personnes possibles de "toucher du doigt l’Église universelle" ; J'aide aussi des groupes à partir à l'étranger, en recherchant des contacts voire des soutiens financiers.
4. J'écris dans différents médias (site web de l’Église, ce blog, divers supports de presse) pour ouvrir une fenêtre sur le monde et j'encourage les délégués aux différentes rencontres internationales à témoigner de ce qui s'y vit (par exemple, j'administre le blog "A la découverte de l'Eglise universelle").

A sa place

Mais pour moi, ce qui importe, c'est moins ce que je fais que le sens que ça a, la vision que j'ai des relations internationales au sein de la mission générale de l’Église (la nôtre en tout cas).
(c) Anne-Sophie Hahn-Guerrier
J'ai la conviction que Dieu agit, aujourd'hui, dans le monde. Il le fait d'abord au travers des humains qui croient en lui, qui se sentent libérés et mis en chemin par sa Bonne nouvelle. La façon dont l’Évangile résonne est différente dans chaque culture, et même dans chaque expérience humaine. Aussi, pour vraiment percevoir l'ampleur de cette présence au monde et la force de cette capacité de libération, il est important de trouver des lieux, des occasions, des fenêtres sur le monde, des occasions d'être interpelés, et rien n'interpelle plus que la rencontre avec la différence.

J'ai aussi la conviction que, comme le disait Paul Ricœur, le chemin de soi à soi passe par l'autre. Rencontrer des personnes étrangères qui partagent la foi en Christ, c'est rencontre une altérité qui ouvre différemment à l'Altérité de Dieu. C'est découvrir l'importance de la contextualisation, de l'incarnation de l’Évangile dans chaque culture de façon spécifique et de la force d'interpellation de cette incarnation quand elle nous déplace dans notre propre rapport à l’Évangile incarné dans notre propre culture. Ce n'est pas "relativiser" notre façon de dire la foi, c'est accepter qu'il y en ait d'autres, qui font sens dans d'autres contextes. C'est devoir préciser sa pensée, expliciter d'où l'on parle ; et donc prendre conscience du point de vue d'où l'on parle. Et parfois, prendre conscience que nous avons la prétention de surplomber les autres en adoptant ce point de vue... C'est parfois changer d'avis, mais plus souvent approfondir et clarifier sa pensée. C'est toujours cheminer avec d'autres.

Pour moi, entendre Dieu dit dans d'autres langues, même si je ne fais que les bredouiller, c'est être déplacée dans mes propres formulations, parfois enrichie, parfois aussi dépouillée, mais toujours interpellée dans ce qui me semble évident ou dans les formulations de foi qui avaient fini par se figer en moi. Cela me rappelle aussi que la Bible est une "belle étrangère", qui me parle en hébreu, en grec ou en araméen, dont le sens est voilé autant que dévoilé, et qui me parlent d'un temps que les moins de 2000 ans ne peuvent pas connaître... Les mots de la Bible peuvent devenir pour moi Parole de Dieu mais celle-ci ne s'y laisse pas enfermer.
Au contact des autres, mon chemin de foi devient souvent un chemin d'humilité, avec la conviction que l'humilité - que Jésus a vécu dans sa propre vie - est d'abord chemin (vers plus) de fidélité.
La question linguistique en œcuménisme international est une question ardue, mais centrale... On en voit souvent les aspects pratiques et linguistiques, on en distingue moins les aspects spirituels. Mais entendre le Notre Père prié en des centaines de langues autour de soi est une expérience bien plus forte que ce qu'en pourront jamais dire les mots.

L'Église universelle, entre inspiration et interpellation
(c) Joanna Linden-Montès pour le COE
Quelques convictions concernant l’Église :
1. L’Église universelle s'expérimente. Sinon, elle reste un concept abstrait, extérieur, où l'on a tendance à se positionner en surplomb des autres, elle perd sa capacité d'interpellation, de dépaysement, sa capacité à nous déranger et à nous déplacer (pour nous mener à plus de fidélité à Jésus-Christ). 
2. Notre Église "se reconnaît comme l'un des visages de l'unique Église du Christ", comme le dit la déclaration d'Union (qui est à l'origine de la création de l'EPUdF). La relation avec les autres Églises est donc indispensable pour découvrir les autres visages de l’Église du Christ, pour cheminer vers une plus grande fidélité de l’Église à l'évangile.
3. Les relations entre Églises chrétiennes ne sont pas simplement des relations de réseau, des relations entre pairs, des relations par affinité. Si l'on prend au sérieux le point précédent, l'autre Église est porteuse d'une autorité, celle du Christ agissant en elle (toujours de façon incomplète), autorité à laquelle il nous faut nous soumettre, avec discernement. Et réciproquement. Les relations entre Églises chrétiennes sont donc des relations de soumission mutuelle, qui incluent l'interpellation réciproque et la remise en cause. Cette soumission mutuelle n'est pas une partie de ping-pong, pour savoir qui a raison ou tort (ou qui aura le dernier mot), mais une interpellation mutuelle respectueuse des logiques de chacun, qui laisse un espace vide au centre, vide pour être habité par le Dieu de Jésus-Christ.
4. Réfléchir et agir ensemble permet de se sentir moins impuissants, moins démunis face à l'état du monde et permet d'être inspirés de l'action des autres chrétiens, là où ils sont. Et le regard des autres valorise nos propres engagements en faveur de la justice, que nous ne valorisons pas toujours nous-mêmes.

Claire Sixt-Gateuille

P.S. Merci aux femmes de la paroisse de Graffenstaden, qui m'ont invitée à présenter ce que je fais et m'ont ainsi poussé à mettre un peu d'ordre dans mes idées et à verbaliser ce que j'exprime ici 😄, même si je n'ai pas eu forcément l'occasion de leur dire ce que j'ai écrit ici lorsque je les ai rencontrées le 27 avril...

jeudi 13 septembre 2018

Une bonne nouvelle

Parmi les commissions du Conseil œcuménique des Églises (COE), il y a la Commission Mission et Évangélisation (CWME en anglais). C'est cette commission qui a organisé la conférence missionnaire mondiale à Arusha en mars 2018 (voir les billets sur cette conférence). 

Risto Jukko et Claire Sixt-Gateuille en 2016 (c) D.Cassou
Le directeur de cette commission va bientôt changer. Et nous avons eu la joie d'apprendre que le prochain directeur sera le pasteur Risto Jukko, de l’Église évangélique luthérienne de Finlande. Le pasteur Jukko connait bien notre Église, car il a été pasteur missionnaire à Paris (dans l'EELF) et a donné des cours à la faculté de théologie protestante de Paris. Il représentait son Église lors de la consultation que l’Église protestante unie de France a organisé dans le cadre de son travail sur sa nouvelle déclaration de foi en juin 2016. 

Dans le communiqué de son Église à la suite de l'annonce de sa nomination, il est dit que (je traduis) : "le Dr Jukko souligne l'importance du soutien du CWME aux Églises en Afrique, Asie et Amérique du Sud, parce que ces continents accueillent une nette majorité - une proportion toujours croissante - de chrétiens. Les questions de mission, d'évangélisation et d'unité sont toutefois aussi importantes en Europe et en Amérique du Nord, aussi ces Églises doivent également être soutenues." 

Une lecture rapide de ce paragraphe peut faire penser à une déclaration creuse où l'on essaie de n'oublier personne... Mais il y a là un réel enjeu pour qui sait décrypter la situation. Gwenaël Boulet, qui représentait notre Église à Arusha en mars 2018, est revenue avec un sentiment mitigé. La mission telle que comprise et vécue - ou tentée d'être vécue - dans les pays du "Sud global" y était affirmée, célébrée, promue, sans qu'une distance critique minimum soit toujours appliquée. Cette mission répond aux besoins de populations en mode "survie". Elle s'appuie également sur la formation et le développement des capacités (le "empowerment" anglais ou "capacitacão" portugais intraduisibles en français) pour développer le potentiel des personnes et fournir un levier de libération. Mais elle ne se pose jamais la question de la spiritualité, puisque la croyance est une sorte d'évidence.

La "théologie de la Vie" proclamée et répétée à l'envie au Conseil œcuménique des Églises est une forme de théologie de la libération qui se serait un peu allégée de sa charge politique mais n'aurait pas vraiment fait le bilan de ses 60 premières années. Par exemple, une des failles de la théologie de la libération a été la transmission, en particulier dans la version européenne de cette théologie. Nombreux sont les enfants des communautés croyantes ayant prôné la théologie de la libération qui sont engagés dans la société mais ne sont plus croyants... Mais cela n'est apparu nulle part dans les discours, sauf dans la seule intervention européenne de la conférence, qui fut une charge contre les Lumières... L'ensemble donnait une impression d'exhortation en mode "le Sud réussira là où le Nord a échoué"... 

De la mission depuis les marges, dont l'idée est qu'il n'y ait plus de marges, on passe au renversement des marges et du centre, où ce(ux) qui étai(en)t au centre se retrouve(nt) exclu(s), rejeté(s) à la marge. Parmi les lapsus révélateurs (ou était-ce délibéré ? Dans ce cas aucune explicitation n'en a été fait, aucune pédagogie n'a accompagné ce choix), lors de la soirée où les participants devaient se regrouper par continent, les organisateurs avaient tout simplement oublié de mettre une table pour l'Europe... 

Conférence missionnaire Arusha 2018 (c) Albin Hillert/COE
L'Europe et l'Amérique du Nord affrontent aujourd'hui une situation de déchristianisation sans précédent. Devrons-nous l'affronter seuls dans notre coin, sans oreille amicale pour écouter nos questionnements, sans partenaire de dialogue pour nous aider à penser la situation ? Je peux entendre ceux qui critiquent les Lumières comme le pivot qui a fragilisé le poids de la foi dans la vie de la société, et donc du croyant. Je peux envisager que certains puissent lutter contre ce type de tournant philosophique pour leur propre culture, dans leur propre contexte.

Mais aujourd'hui, à part une ultra-minorité, plus personne en Europe ne souhaite revenir sur l'héritage des Lumières. Nous avons donc besoin de personnes pour nous aider à penser, non pas la sortie des Lumières, mais comment contextualiser à nouveaux frais l’Évangile dans notre culture marquée par les lumières (l'individu, les droits humains, l'altérité, etc.). Et le fait que le nouveau directeur de CWME vienne d'Europe permettra - je l'espère - que nous nous sentions moins seuls, moins rejetés à la marge, dans notre tentative de redire pour aujourd'hui l’Évangile dans nos sociétés. 

Claire Sixt Gateuille



vendredi 1 juin 2018

Assemblée de la Conférence des Eglises européennes

Bonjour,
Ca fait un bail que je n'ai pas écrit ici... les sujets ne manquent pas, mais le temps pour les traiter si, surtout si on veut aller un peu en profondeur... 

Toujours est-il qu'en ce moment, vous pouvez lire mes articles sur le blog des délégués français à l'assemblée de la KEK : http://egliseuniverselle.org/. 

On trouvera aussi des photos sur le site de l'assemblée et la possibilité de suivre les séances en direct ou en différé sur la chaine youtube de la KEK.

A bientôt sur ce blog !

Claire Sixt Gateuille

jeudi 8 février 2018

Oecuménisme, enrichissement ou dépouillement ?

Samedi dernier, j'étais au groupe théologique de notre Église, et dans la discussion, Jane Stranz, qui a été pendant plusieurs années en charge des relations œcuméniques de la Fédération protestante de France, a glissé qu'elle avait du mal avec l'expression consacrée que les relations œcuméniques étaient - ou devaient être - "enrichissantes". Pour elle, la vraie force des relations œcuméniques est qu'elles nous poussent à plus de dépouillement, et non pas à plus de richesse. 

Et je suis convaincue qu'elle a raison. Bien sur, les relations œcuméniques sont enrichissantes parce qu'elle nous apportent des idées et des perspectives nouvelles, parce qu'elles nous poussent à approfondir nos convictions et à affiner nos formulations de foi. Mais la notion de richesse évoque également habituellement la notion d'apport, de quelque chose "en plus", d'accumulation. Or un œcuménisme qui ne ferait que nous enrichir, nous apporter des choses serait un œcuménisme superficiel. Le travail œcuménique commence vraiment lorsqu'il est inconfortable, qu'il remet en question, lorsqu'on a plus de réponse toute faite aux questions des autres. Il avance vraiment lorsqu'on commence à s'énerver des petits travers de notre propre tradition, ou lorsqu'on réalise que ce que l'on croyait vrai ne l'est que selon une certaine perspective. Il avance vraiment lorsque, dans cet inconfort, on cherche à reformuler les choses de façon à tenir compte des autres, à mieux les respecter. Il avance vraiment lorsque l'on se découvre humble(s), faible(s) à dire l’Évangile dans nos mots et nos catégories. Il avance vraiment lorsque l'on se laisse dépouiller de nos préjugés, des sécurités doctrinales ou institutionnelles qui nous enfermaient, de nos écrans de fumée derrière lesquels nous cherchons sans cesse à nous cacher pour nous protéger.

Et cet œcuménisme-là prend du temps. Il ne peut se faire que dans la prière, dans le rapport au Christ à qui l'on s'abandonne, à qui l'on est prêt à abandonner un peu de soi, comme une mue pour devenir un Homme nouveau (dans le sens "être humain", pas dans le sens homme masculin, hein !), parce que ce que l'on abandonne nous permettra d'être plus proche de lui, plus fidèle à son message, à sa vie, à sa croix.

Je crois que c'est le grand tournant du début du 21e siècle au niveau de l’œcuménisme, et qui a fait parler certains d'"hiver œcuménique". Nous sommes sortis de la période de croissance dans le sens d'enrichissement... Nous sommes passés à une phase plus profonde, souvent plus dure à vivre, en particulier pour les institutions, mais plus féconde, de dépouillement. La question n'est plus aujourd'hui "Qu'est-ce que l'autre peut m'apporter ?" mais "Qu'est-ce que je lâche ?". 

Et mine de rien, les catholiques ont de l'avance sur les protestants sur le sujet. Pourquoi ? Ils se sont mis plus tard à l’œcuménisme institutionnel, car leur fonctionnement institutionnel est très cadré, et qu'il a fallu élargir ce cadre, introduire des espaces de souplesse dans le droit canon, pour pouvoir y plonger. Le temps fort de cet élargissement a été Vatican II et ses conséquences. Mais donc pour eux, l’œcuménisme "officiel" a commencé par un assouplissement, et par devoir lâcher la sécurité intérieure que représentait un droit canon très codifié et donc une vie ecclésiale très balisée. Et bien sûr, tous les mouvements conservateurs que connaît aujourd'hui le catholicisme montrent bien que cet élargissement est in-sécurisant. Mais institutionnellement, le pas a été franchi et la démarche de dépouillement a commencé.

Pour les Églises protestantes qui se réclament d'une "Ecclesia reformata semper reformanda secundum verbum Dei", l’œcuménisme a "pris" beaucoup plus vite, au tournant du XIXe et du XXe siècles, car il entrait dans ce processus classique de continuer à se "réformer selon la Parole de Dieu" qui appelle à l'unité... De plus, une approche pragmatique couplée à un objectif d'avoir évangélisé tous les continents dans les 10 ans à venir (objectif qui s'est reporté de décennie en décennie...) favorisait aussi une approche œcuménique, il faut bien le dire parfois plus tournée vers une répartition des champs de mission que vers un dialogue théologique en profondeur.

Mais si elles ont démarré plus vite, elles ont aussi calé plus vite, en particulier quand les dialogues œcuméniques ont commencé à remettre en question leurs divisions. Mine de rien, reconnaître que les divisions entre confessions n'étaient plus justifiées, c'était dire aux Églises et aux organisations confessionnelles (Alliance réformée mondiale, aujourd'hui Communion mondiale des Églises réformées ; Fédération luthérienne mondiale) qu'elles devaient changer, se rapprocher, et qu'à priori, l'exigence d'unité les appelait à fusionner... ça a commencé à coincer, non pas sur le fond théologique, mais sur l'organisation, la structure.

Un des exemples les plus marquants est le dialogue entre les réformés et luthériens. Le texte Communion : on Being the Church de 2012 du groupe de dialogue a établi que réformés et luthériens étaient en communion, puisqu'ils étaient d'accord sur les points essentiels de leur ecclésiologie : les sacrements et la proclamation de la parole (On trouve une présentation en français de ce texte dans la revue Istina (2014.4), par Stephen Brown). Pourtant, en 2017, année qui aurait pu être l'occasion rêvée de déclarer officiellement cette plein communion et qui était l'année des assemblées générales des deux organisations, l'occasion n'a pas été saisie. A la place, nous avons eu droit au Témoignage de Wittenberg (ici, p.5-6), une déclaration timorée, invitant - mais pas trop fermement - à plus de collaboration entre les Églises et entre les deux organisations confessionnelles internationales. Visiblement, le problème n'est donc pas la théologie, mais bien les questions organisationnelles qui, pour être des adiaphora (des questions qui ne touchent pas au cœur de la foi) n'en sont pas moins des questions sensibles et qui auront besoin de temps. 

Et bien sur, ces questions touchant à des organisations humaines, c'est logique que cela demande du temps. Si l'on veut comparer la taille et les moyens de la CMER et de la FLM, c'est un peu comme comparer le petit poucet et le bon gros géant... Il faudra que chacun se sente entendu et respecter. Et le poids de l'histoire (et parfois des questions linguistiques et culturelles) demandent aussi un processus de réconciliation, d'apprivoisement, de rapprochement en douceur pour les Églises. Il y avait moins de freins institutionnels, il y a autant - sinon plus - de freins humains.

Le concept œcuménique - théologique - d'"unité dans la diversité" remet heureusement un peu de souplesse dans ces questions institutionnelles et permet de décrisper les choses. Ce qui est sur, c'est que comme l’Église est pour les protestants toujours à réformer, leur modèle œcuménique est également toujours à réévaluer, à réformer. Pour être sûr que cette notion d'unité dans la diversité, cet équilibre en tension, ne se déséquilibre pas ; et en particulier, ce qui est la pente naturelle, que la diversité ne devienne pas une excuse pour relativiser l'exigence d'unité. Ecumene semper reformandum ?

C'est peut-être là que les Églises unies ont une mélodie spécifique à jouer : elles ont déjà accepté de se remettre en question, de remettre au centre non pas une fidélité identitaire (à une identité confessionnelle, culturelle ou autre) mais une fidélité dynamique. Elles ont accepté de se dépouiller, de se savoir pauvres et humbles et en chemin pour ne s'appuyer que sur Dieu seul.

Alors oui, en théologie aussi, et en particulier en théologie œcuménique, la simplicité heureuse est de mise ! 

Claire Sixt Gateuille