vendredi 9 juin 2023

Deux doctrines pour un enjeu

 Il est intéressant de se pencher sur la façon dont est traitée la question de la diversité (ici théologique et sociopolitique) dans les premiers textes théologiques de la Communion ecclésiale de Leuenberg (et même par la suite, c'est d'ailleurs le sujet de mon travail de doctorat... mais concentrons-nous ici sur les premières années) : elle est traitée comme une donnée, comme une évidence, et les façons de travailler assument elles-mêmes cette diversité. 

La première étude doctrinale, que j'ai présentée dans le dernier billet, "La Doctrine des deux règnes et celle de la royauté du Christ" (1981), est composée des rapports de deux groupes régionaux différents (groupe d’Amsterdam et groupe de Berlin) ayant travaillé sur le même sujet. Le groupe de coordination des dialogues théologiques mis en place pour la période 1976-1981 n’a pas cherché à rédiger une synthèse des documents transmis mais a choisi de préserver la logique propre et les accents spécifiques des rapports de chaque groupe de travail. Le résultat est en même temps très riche et un peu déconcertant... on s'attendait au moins à une synthèse qui dégagerait une forme de consensus. Au lieu de cela, on a plutôt le constat de deux doctrines compatibles, complémentaires et mutuellement correctrices.

Si l'on se replace dans la logique affirmée dans la concorde de Leuenberg, de « poursuivre l’étude des différences doctrinales qui persistent au sein des Églises participantes et entre elles sans entraîner de séparation ecclésiale » (CL 39), on comprend mieux la forme de ce texte, surtout si l'on garde en mémoire la méfiance des Églises-membres envers toute logique centralisatrice. 

La démarche poursuivie dans cette étude doctrinale ne consiste donc pas en la recherche d’une nouvelle formulation commune unique sur le thème (en gros, le rapport entre les sphères théologique et politique), mais en la vérification que ces deux doctrines ne sont pas contradictoires et que les différences qu’elles présentent sont « légitimes ». On est vraiment dans la logique d'une communion ecclésiale qui garde et valorise les différences, à condition qu'elles soient "non-séparatrices".

Voici d'ailleurs la décision de l'assemblée (appelée pudiquement "conférence" et "consultation théologique" dans les titres, mais "assemblée" dans le corps du rapport, car les Églises-membres avaient refusé toute mise en place d'une structure associative porteuse pour la communion ecclésiale) qui avait adopté le texte : « L’assemblée générale de Driebergen (février 1981) “a vérifié les résultats proposés par les groupes de travail à propos des rapports entre la doctrine luthérienne des deux-règnes et la compréhension réformée de la Royauté de Jésus-Christ... Elle confirme leurs conclusions... Les deux conceptions poursuivent des intentions analogues. Elles sont issues d’une même conviction même si elles expriment des manières de pensée différentes quant à l’approche et aux pratiques sociales et politiques des chrétiens, des paroisses et des Églises chrétiennes. Les deux conceptions doivent demeurer en dialogue.” L’assemblée générale demande aux Églises signataires de “traduire ce consensus dans leurs pratiques” » (extraits et traduction par A. Birmelé). 

On ne peut comprendre ce terme de « consensus » utilisé ici que comme « consensus différencié » (ou "différenciant" selon la nouvelle terminologie), le consensus portant ici sur le fait que les deux doctrines ne sont pas incompatibles ni séparatrices et qu’elles traduisent une compréhension commune de l’Évangile tout en le formulant de façon différente. Cette démarche est théologiquement très intéressante et très fidèle à la conception du travail théologique continu présentée par la Concorde de Leuenberg. Une notion est en particulier centrale dans les deux rapports, celle de "critique" (plus sous forme d'autocritique dans le rapport d'Amsterdam, plus sous forme de confrontation critique ou de "rapport critique de complémentarité" dans celui de Berlin). Les deux doctrines tenues ensemble ont un rôle de questionnement, de régulation et de remise en perspective de la théologie et de ses conséquences pratiques ou de sa traduction éthique. Ce rôle peut se jouer en interne de chaque doctrine, mais se déploie pleinement sous une forme de questionnement mutuel, de remise en question par la logique de l'autre. Les formulations différenciées ont fonction de questionnement et l'interpellation face à des logiques trop bien réglées, qui risqueraient de faire perdre à ces doctrines leur sens premier, de masquer leur cœur même : le rapport à l’Évangile dans le quotidien de nos vies.

Par contre, le texte théologique obtenu est en même temps trop abstrait et trop "différencié" pour fournir une base de mise en pratique du premier axe prioritaire de la communion ecclésiale mentionné par la concorde de Leuenberg, celui du "témoignage et service commun"... Les étapes suivantes tenteront de s'atteler à élaborer une démarche éthique formulée en commun. 

(Petite précision postérieure à l'écriture de ce billet : je suis allée voir le texte allemand, le mot qu'André Birmelé traduit par "Consensus" est en fait le terme "Erkenntnisse", qui signifie reconnaissance ou constat. Et de fait, le texte de l'étude doctrinale n'établit pas de consensus, mais le constat d'un rapport de complémentarité critique.)

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