mardi 25 février 2020

Spiritualité transformatrice

(c) Fédération luthérienne mondiale
La notion de "Spiritualité transformatrice" s'est diffusée dans les milieux œcuméniques internationaux depuis la diffusion en 2012 du texte "Ensemble vers la vie" de la Commission Mission et Évangélisation du Conseil œcuménique des Églises (COE). En lisant le commentaire (en anglais) que Kristine Greenaway, de l'Église unie du Canada, fait de cette notion, la reformulant comme une "spiritualité de la rencontre",  j'ai réalisé que la tradition occidentale a souvent figé la notion de spiritualité.

Le Dieu de l'ancien testament était un Dieu "qui est, qui était et qui vient", c'est-à-dire un Dieu "à tous les temps". Cela a été traduit au fil du temps par "l'Eternel". Or cet Eternel, sous l'influence de la philosophie grecque et de ses relectures latines puis rationalistes, a fini par devenir immuable. Et donc, entrer en relation avec Dieu, se serait se figer, réduire le mouvement qui caractérise notre vie, s'immobiliser en prière pour rejoindre ce qui ne change pas.

Dans un tel contexte, on imagine bien que cultiver sa spiritualité ne peut être qu'un mouvement de balancier, de la "vraie vie", celle qui bouge, celle qui évolue, celle qui nous secoue et nous oblige à nous adapter, à la vie contemplative, celle qui pause, qui immobilise, qui renvoie à l'éternité mais fige. Cette spiritualité, à moins de se retirer du monde, est une spiritualité "à éclipses", avec des temps et des lieux délimités pour cela, bien séparés du reste de la vie.

Mais cette vision oublie que Dieu est d'abord un Dieu qui pousse sur la route et qui accompagne sur cette route. Abraham, Moïse, les prophètes, Jésus et tant d'autres sont des arpenteurs de cette route où Dieu les envoie. J'aime particulièrement les vers 26-27a d'Actes 9 : 
"L'ange du Seigneur dit à Philippe : « Pars vers le sud, sur la route qui va de Jérusalem à Gaza. En ce moment, il n'y a personne sur la route. ». Philippe part tout de suite. En chemin, il voit un homme." 
La suite est connue, c'est la rencontre avec l'Eunuque éthiopien. J'aime cette histoire d'envoi sur une route supposée déserte et qui ne l'est pas tant que ça, puisqu'il y a un homme sur cette route. Il n'y a pas "personne", il y a un seul homme. Il n'y a pas la foule, dans laquelle on pourrait se perdre et s'anonymiser, se déresponsabiliser ; il y a un seul homme, avec qui il ne reste plus qu'à cheminer et à dialoguer. 

La rencontre peut être déstabilisante comme elle peut être réjouissante. Parfois les deux en même temps ! Et qui sait ce qu'il advient ensuite, ce que toute rencontre continue à produire en soi longtemps après qu'elle soit finie ? Intéressant de voir qu'en Actes 9.39-40, Philippe disparait d'auprès de l'Eunuque et se retrouve complètement ailleurs... 

On présente souvent la spiritualité sous son aspect "technique" (une discipline) ou sous son aspect émotionnel (ce qu'elle produit en nous), et les retraites spirituelles sont à la mode. On parle rarement de la spiritualité comme une attitude intérieure, une façon de vivre notre vie... or peut-être que pour être transformé par Dieu, il faut d'abord et avant tout être dans une attitude de réceptivité, d'ouverture à l'inattendu, plus que dans une attitude volontariste. Une attitude de réceptivité, d'accueil, d'attente. pas une attente passive ni une acceptation de tout et n'importe quoi, mais une curiosité bienveillante, qui prend la responsabilité d'interpeler parfois, mais jamais sans avoir écouté avant, une attitude qui refuse de juger sans connaître, d'étiqueter, de rejeter sans pardon possible. Une attitude qui refuse de désigner un "eux" à distinguer d'un "nous". Une attitude qui me permette d'être moi-même et de laisser advenir l'autre tel qu'il/elle est; de l'accompagner vers ce qu'il est appelé à être, que Dieu seul connait.

Assemblée FLM 2017 (c) Albin Hillert pour la FLM
Et je repense à un membre de mon ancienne Église locale des Hautes-Pyrénées qui, face à mes liturgies présentant le culte comme "un moment de pause, où se ressourcer et se reposer", me disait souvent : "Moi, je ne trouve pas que l'Église soit reposante ! Pour moi, c'est un lieu de confrontation, d'inconfort, de rencontre avec d'autres qui ne sont pas comme moi, qui ne pensent pas et ne croient pas forcément comme moi, mais que je dois reconnaître comme des sœurs et des frères ; de rencontre avec un texte biblique qui parle une langue qui n'est pas la mienne et qui me dérange. C'est un effort pour moi d’investir ce lieu-là, et pourtant cela m'est indispensable." 

En ces temps de repli sur soi et de "réflexe de l'îlot", cette stratégie de protection qui consiste à se retrouver entre "mêmes", à former des clans dont tous les membres ont fait les mêmes choix de vie et de vision du monde, il est bon de se rappeler qu'investir la vie de l'Église est un effort, et que cela peut même devenir parfois un lieu de blessures, mais que c'est aussi à cette confrontation à l'altérité que Dieu nous appelle. Même si cette confrontation frotte, blesse, abrase.

Car comme quelqu'un le disait la semaine dernière dans le comité de suivi des Accords de Reuilly qui s'était réuni à Édimbourg la semaine dernière, en parlant du travail œcuménique, nous sommes une "communion blessée" (broken koinonia), qui a besoin d'être guérie ; n'attendons pas d'être guéris pour vivre la communion et témoigner de l'évangile, car nos blessures nous ouvrent aux autres, en particulier les gens en marge (de la société, de l'Église). Acceptons de ne recevoir qu'imparfaitement la communion qui nous est donnée par le Christ ; c'est dans ces imperfections qu'elle travaille le plus. 

Claire Sixt Gateuille

lundi 26 août 2019

Ce que nos murs disent de nous

La fresque de la salle du synode vaudois
Dans la salle du synode vaudois, des phrases couvrent chacun des murs au niveau des tribunes. 

Dans l'abside, « Sois fidèle jusqu'à la mort », au dessus d'une phrase rappelant les 350 ans de l’église, en 1939 (période mussolinienne, les vaudois, parlant souvent français, étaient moyennement appréciés...) ;

A droite, une citation d'Esaie 51.1 : « Regardez dans quel roc vous avez été taillés » ;

A l'arrière (donc en face de la modérature) : « à Dieu seul la gloire » ; 

Et à gauche, une citation dont je n'ai pu voir l'auteur : « rien n'est plus fort que votre foi ». 

C'est tout un programme !

dimanche 25 août 2019

Ouverture du Synode vaudois

La processus du synode, au début du culte
Me voici pour quelques jours à Torre Pellice, pour le synode vaudois. En arrivant hier soir, j'ai trouvé dans ma chambre un dossier, qui contenait quelques invitations, ainsi qu'un dossier synodal de 300 pages (je crois que nous en avons encore plus au synode national EPUdF). Pas de programme, celui-ci sera décidé au début de la 1ère séance. 

Aujourd'hui, nous sommes, nous invités étrangers, sommes aux places d'honneur. Nous avons été reçu par le modérateur sortant, siégeons dans les bancs de la grande salle, près de la modérature. Demain, il faudra nous contenter du poulailler.

Lors du culte d'ouverture, 3 personnes ont ordonnées. Toute l'assemblée est invitée à imposer les mains avec le célébrant, pour chacun. C'est beau et c'est un geste fort pour marquer qu'ils sont ministres de toute l'Eglise, et que c'est tout le peuple de Dieu qui les reconnait...
3 pasteurs sont ordonnés durant le culte synodal

La première séance est un joyeux bazard : la modératrice a dû se désister pour raison professionnelle et le vice-modérateur refuse de prendre la première place… 1h de tractations pour trouver les remplacer. 

Pendant ce temps, Nous invités étrangers découvrons « il lyceo valdese", lycée privé protestant des vallées vaudoises, qui a un programme pédagogique alléchant et cherche à développer des partenariats et possibilités d'échanges d'étudiants avec d'autres lycées protestants en Europe.

Je retrouve des sœurs et frères croisés à la Cevaa, la Cepple, d’anciens représentants d'Eglises-soeurs à notre synode, et d'autres personnes, croisées dans diverses réunions internationales. Torre Pellice, village de 5000 habitants, a aujourd'hui des allures de centre de l'Europe protestante...

samedi 15 juin 2019

Principe de Lund versus Principe de subsidiarité

1. Principe de subsidiarité
Lorsque j'étais dans ce qui s'appelait encore le "comité central" de la Conférence des Églises européennes (KEK), j'ai souvent entendu nos amis allemands parler du "Principe de subsidiarité", auquel ils tenaient fermement. Le principe de subsidiarité, culture fédérale allemande oblige, désigne la logique qui consiste à prendre des décisions au plus près de ceux à qui elles s'appliquent, et de ne déléguer à une instance supérieure que ce qui ne peut être géré au niveau inférieur. C'est ainsi par exemple que l'éducation est gérée au niveau des lander, les régions, et que le niveau fédéral ne gère que certaines missions, comme la diplomatie internationale, par exemple...

Les Églises allemandes ont fait de ce principe un concept important de leur ecclésiologie. Elles sont d'ailleurs organisées au niveau des lander - et non pas  nationalement - même si l'EKD (Evangelische Kirche in Deutschland) les représente pour certaines missions au niveau national (et international). C'est pour eux une condition pour que les chrétiens puissent prendre leurs responsabilités. Il me semble, je vais le dire ici de façon forcément caricaturale, que c'est une conséquence de leur histoire. Histoire politique d'abord - l'Allemagne est un pays fédéral - histoire ecclésiale aussi, sinon les théologiens allemands ne le citeraient pas aussi souvent. En effet, traumatisées par la période des "chrétiens allemands" (Deutsche Christen), où de nombreux chrétiens, subjugués par le désir de puissance et les promesses de restauration du Führer, avaient choisi de le suivre comme leur guide, selon le slogan "Un peuple, un empire, un guide", les Églises allemandes ont ensuite vu toute tentative de centralisation comme un risque de recommencer à déléguer leur responsabilité et à reproduire l'ambition de puissance dont les nazis avaient fait montre. Pour eux, le principe de subsidiarité est un gage de l'humilité de l’Église, les Églises allemandes jouant par ailleurs un grand rôle dans l'espace public allemand.

On parle aussi de principe de subsidiarité dans deux autres cadres : l’Église catholique et le cadre politique, en particulier européen. l’Église catholique a développé son principe de subsidiarité dans le cadre de sa "doctrine sociale de l’Église". C'est pour elle une façon de partager les pouvoirs, de respecter la liberté et de capitaliser sur la sagesse humaine ; c'est aussi une forme de limitation de l'intervention de l’État, en particulier lors que l’État a un modèle collectiviste (la doctrine sociale de l’Église puisse ses sources dans le développement d'une pensée chrétienne sociale en réponse à la pensée marxiste, réponse qui trouve sa première formulation officielle dans l'encyclique Rerum Novarum, en 1891). Cette doctrine se base sur le "droit naturel" : l'être humain serait fait pour vivre d'abord sa socialisation au niveau familial et au niveau de la communauté locale. Cette socialisation lui apprend à vivre avec l'autre, à faire des compromis, à prendre des initiatives et des responsabilités. Il ne devrait déléguer à un niveau supérieur que le strict nécessaire, et plutôt sous forme de coordination que de délégation. 

Côté politique, le principe de Subsidiarité a joué un grand rôle dans la construction européenne. L'idée est de n'envisager une action au niveau de l'Union européenne qui si : 
1. cela a des avantages manifestes et/ou
2. Il y a des aspects transnationaux que les pays ne peuvent traiter par eux-mêmes et/ou
3. cela correspond aux missions de l'Union européenne telle que définies dans les traités qui la régissent (aujourd'hui principalement le traité de Lisbonne).

2. Principe de Lund
Aujourd'hui, j'entends de plus en plus parler du "Principe de Lund". Le principe de Lund vient d'un document de la commission "Foi et constitution" (du Conseil œcuménique des Églises) de 1952, qui pose la question : "Nos Églises ne devraient-elles pas se demander si elle désirent avec suffisamment d'ardeur entrer en conversation avec d'autres Églises, et si elles ne devraient pas agir ensemble en toutes matières sauf en celles où les différences de conviction profondes les obligent à agir séparément ?" (pour creuser ce thème, vous pouvez aller lire le 7e des "12 jalons pour bien vivre la rencontre avec d'autres chrétiens").

Le principe de Lund est donc le choix d'agir en collaboration avec les autres Églises autant que possible. On le trouve en particulier dans les recommandations finales du document luthéro-réformé de 2012 "Communion : On Being the Church" qui affirme que luthériens et réformés ont atteint un consensus dans leur compréhension commune de l'Evangile et proposent diverses étapes pour "vivre plus pleinement la réalité de notre communion". Même si le terme n'est pas employé, l'accord LWF-WS/Caritas signé en octobre 2016 à Lund entre catholiques et luthériens sur la coopération en matière de travail humanitaire et le "Témoignage de Wittenberg" commun entre la Fédération luthérienne mondiale et la Communion mondiale des Églises réformées de juillet 2017 - qui affirment la volonté des deux organisations de travailler main dans la main avec le plus de coopération possible - sont également basés sur ce principe. Le principe de Lund a été explicitement réaffirmé et remis au cœur du travail entre Églises lors de la dernière rencontre entre les différents signataires de la Déclaration Conjointe sur la justification, en mars 2019, dans l'Indiana (USA, voir l'article de la Communion mondiale d’Églises réformées ici et le communiqué en anglais). 

3. Y a-t-il opposition entre ces deux principes ?
Le principe de subsidiarité entend déléguer le moins possible en gardant le niveau de décision le plus  proche possible des personnes ; le principe de Lund entend encourager le plus possible la collaboration, et donc la prise de décisions à plusieurs, ce qui peut éloigner le niveau de décision des personnes... On pourrait donc dire qu'il y a opposition : le principe de subsidiarité est centrifuge, il ramène le niveau de décision vers le niveau de base de l'organisation, ce qui implique une organisation décentralisée et une multiplicité des lieux de décision. Le principe de Lund peut être vu au contraire comme centripète, en particulier par nous, français, habitués à l'hyper-centralisation étatique, car pour développer la collaboration, nous aurons tendance à l'inscrire dans le plus haut niveau hiérarchique possible, pour qu'elle devienne une "doctrine", un principe à appliquer ensuite à tous les échelons inférieurs. En faisant ce choix, on risque au passage de faire de la collaboration une obligation imposée de l'extérieur, à laquelle on cherchera peut-être à se soustraire. En effet, les français aiment souvent fixer des règles pour ensuite mieux les contourner... Mais si on pensait la prise de décision autrement ? Car l'opposition éventuelle entre principe de subsidiarité et principe de Lund ne se rencontre que si on ne conçoit la prise de décision que dans une organisation hiérarchique et centralisée...

Mais si la prise de décision est pensée selon un mode participatif, dans une organisation décentralisée ou peu centralisée, alors les lieux de collaboration peuvent se multiplier autant que les lieux de décision, sans aucun problème. Ce sera probablement un peu plus fouillis, l'ensemble semblera parfois un peu moins cohérent, mais les collaborations se feront de façon plus contextualisée, donc plus pertinentes pour les personnes sur le terrain... et l’Église universelle ressemblera plus à un réseau mondial qu'à une organisation très structurée. Finalement, pour la réformée que je suis, j'y gagne en ecclésiologie (l’Église est vécue comme seconde, comme un outil au service de l'annonce de l’Évangile) ce que j'y perds en cohérence systémique (Calvin a re-pensé l'institution ecclésiale pour en faire un lieu de cohérence entre message évangélique (et compréhension théologique) et organisation humaine). D'ailleurs, Jacques Ellul privilégiait l'exercice de la responsabilité dans des petits groupes à taille humaine, et prônait cette forme d'organisation sociale - que certains qualifieront d'anarchique - pour contrer la dérive technocrate de nos sociétés occidentales.

4. Horizontalité et/ou verticalité
On peut aussi articuler les deux notions en affirmant que le principe de Lund est plutôt un principe horizontal (destiné à traiter de relations et de coopération d'égal à égal) alors que le principe de subsidiarité est plutôt un principe vertical (destiner à réguler la délégation de pouvoir). J'ai entendu Frédéric Chavel, professeur à l'Institut protestant de théologie à Paris, présenter les choses ainsi, et je suis d'accord avec lui.

Cela dit, je pense qu'on peut également voir les choses autrement, voir aussi le principe de Lund comme un principe vertical : choisir de se dessaisir de son pouvoir pour le déléguer - de façon provisoire - à un collectif qui ferait alors autorité, en particulier si "cela a des avantages manifestes" (pour reprendre les termes politiques) pour l'unité de l’Église (on réinjecte donc du principe de subsidiarité dans le principe de Lund). C'est alors non pas une dilution des responsabilités, mais un acte prophétique, une décision "performative", une façon de vivre l'unité de l’Église à laquelle nous sommes appelés, même si l'unité visible n'est pas réalisée.

Et le principe de subsidiarité est aussi d'une certaine façon un principe horizontal, dans ce sens qu'en insistant sur la contextualisation, sur le niveau "de base" comme lieu premier de l'autorité (ce qui est logique depuis l'incarnation de Dieu et le don de l'Esprit aux disciples), on met l'accent sur la capacité et la responsabilité de chacun et de chaque lieu à entrer dans la Missio Dei, la mission de Dieu, en réflechissant sur "Comment Dieu se manifeste ici et maintenant ?" et "Comment pouvons-nous nous mettre au service de cette mission ?". Dans chaque lieu, chaque groupe peut alors faire des choix légitimes de travail en collaboration avec d'autres par rapport à ce qu'il saisit de cette mission de Dieu dans le monde.

Claire Sixt Gateuille

jeudi 30 mai 2019

Dieu croit en nous

Troisième méditation adaptée de l’aumônerie du synode régional 2018, dans la perspective du synode national sur la révision des textes de référence.
« Cessons donc de nous juger les uns les autres. Appliquez-vous bien plutôt à ne rien faire qui amène votre frère à trébucher ou à tomber dans l'erreur» Ro 14.13
« Recherchons donc ce qui contribue à la paix et nous permet de progresser ensemble dans la foi » Ro 14.19
 
1.    « Marche selon l’amour »
Nous avons vu (ici) que la Loi du Premier Testament était plus un chemin qu’un cadre ; nous avons vu (ici) que Jésus nous donnait un horizon, une perspective, les anglo-saxons diraient « une vision » pour avancer sans (trop) se taper dessus vers le Royaume des cieux. Nous voici maintenant avec Paul, qui nous donne une méthode. Une méthode qui se résume en quelque mots : « marche selon l’amour » (Ro 14.15). Trop légère pour être une nouvelle loi, cette méthode est plus une colonne vertébrale qu’un cadre. Elle n’est pas là pour nous imposer des limites mais pour que nous nous soutenions les uns les autres quand nous proclamons l’Évangile. Elle réaffirme que la foi est un chemin, qui ne peut pas être parcouru seul, mais en communauté, à plusieurs, dans l’attention à l’autre, en particulier à ceux qui risqueraient de se décourager et de s’arrêter en chemin.

La foi est cheminement collectif vers un horizon commun. Dans une perspective que Dieu trace pour nous, qu’il nous faut discerner collectivement. Ce n’est pas facile… 

D'abord parce que tout va aujourd'hui si vite qu'on a du mal à ne pas avoir l'impression de tourner en rond dans le désert… Et je les comprends… quand je faisais du scoutisme, on m’avait appris à retrouver ma position sur une carte en prenant 3 points fixes dans le paysage et en les repérant sur la carte. Aujourd’hui, le monde autour de nous change tellement vite, qu’on a l’impression que le temps qu’on repère les 3 points, le premier a déjà eu le temps de bouger… et on se sent perdu ! Et pourtant, c’est nous qui nous sommes déplacés… Et si on prenait le temps de se poser, vraiment, ensemble, pour voir où l’on en est, plutôt que de courir toujours après les attentes des uns, les frustrations des autres et les dernières actualités ? Depuis combien de temps n’y a-t-il pas eu de retraite du conseil presbytéral dans votre Église ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas pris le temps de vous réjouir pour les bonnes choses qui se passaient dans votre Église ?

Ce n’est pas facile non plus parce que nous nous sentons si peu nombreux et si inaudibles dans la société… Ce n’est pas facile, enfin, parce que quand on regarde l’état du monde telle que présenté à la télévision ou sur internet, on se demande parfois si Dieu ne ferait pas mieux de repasser par la case « déluge »… Comment, dans ce cadre, redessiner une espérance ? Comment se rappeler que les « informations » sont en fait une loupe déformante qui ne se focalise que sur ce qui ne va pas ?

2.    « Poursuivons ce qui construit la paix et l’édification des uns par les autres »
Il y a cinq ans, lors de la création de notre Église, nous lancions la dynamique « Église de témoins ». Pour être une Église de témoins, commençons par apprendre à discerner et à se réjouir de tous les petits signes de présence et d’action de Dieu dans notre vie. Commençons par prendre en compte les gens qui sont là, leur fidélité, la beauté de ce que Dieu a fait pour eux, sans nous lamenter sur ceux qui n’y sont pas.

Nous pouvons nous plaindre d’être si peu d’ouvriers pour tellement de travail, mais Jésus nous avait prévenu, c’était déjà le cas à son époque… Et puis, sommes-nous si peu d’ouvriers ou sommes-nous trop de contremaîtres ? Savons-nous faire confiance en Dieu et voir dans tous ceux qui s’intéressent à nous, même de loin, des ouvriers potentiels ? Savons-nous voir celui ou celle qui a peur de tomber à cause de la « viande sacrifiée », celui qu’on ne trouve pas très convaincu – ou pas très orthodoxe dans ses formulations – comme un témoin de l’Évangile dès aujourd’hui, même s’il ou elle n’est pas encore un « fort dans la foi » selon l’expression de Paul, même s’il n’est pas calibré par notre pratique ecclésiale, même si sa foi est encore vacillante ? Saurons-nous construire notre témoignage avec lui aussi ? Et nous, saurons-nous dire notre propre témoignage personnel, quand notre expérience avec Dieu est quelque chose de si intime que nous avons l’impression de nous mettre à nu, et avons peur d’être ridicule ?

Et si nous étions un peu plus bienveillants envers les autres, et surtout envers nous-mêmes ? Notre Église est composée aujourd'hui majoritairement de professions intellectuelles. Nous sommes très exigeants, envers nous-mêmes et envers les autres. Si nous nous osions passer d’une culture du contrôle, qui fait de l’exigence une barre à franchir et développe la peur de ne pas y arriver, à une culture de l’encouragement, qui fait de l’exigence un tremplin ou une échelle à plusieurs barreaux ?

Passer d’une culture du contrôle à une culture de l’encouragement demande de voir le potentiel de toute personne, sa richesse, et non pas sa capacité à être formatée comme nous voudrions qu’elle soit.
Cela demande un peu d’autodiscipline pour faire taire en nous cette petite voix toujours critique. Cela demande surtout de faire place à l’autre, accepter son point de vue, apprendre de lui quels sont ses freins et ses tremplins. Cela demande écoute et attention. Cela demande de prendre le temps de comprendre ce qui est pour lui une occasion de chute. 

Passer d’une culture du contrôle à une culture de l’encouragement signifie aussi sortir des logiques de représentation et d’appareils. Nous n’avons pas à être ceci ou cela, nous n’avons pas à défendre l’identité réformée ou luthérienne ou un courant théologique, nous avons à être témoins de l’Évangile de Jésus-Christ dans ce monde. Et si cela passe par changer toute la disposition du temple ou remettre en cause tous les « On a toujours fait comme ça », allons-y ! Ce qui est au centre, ce ne sont pas nos habitudes, c’est celui dont nous témoignons, celui qui est vivant au milieu de nous et dont les gens autour de nous ont désespérément besoin.

3.     « Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie »
Comment remettre ce qui est central au centre de notre vie d’Église, et non plus les exigences de la gestion courante, comme nous le vivons trop souvent ?Là encore, Paul nous donne quelques pistes : « le Royaume de Dieu est justice, paix et joie ». Justice, paix et joie… N’est-ce pas justement ce dont notre société manque cruellement ?

La Bible est pleine d’histoires de gens à qui Dieu rend justice, donne paix et joie. Retrouvons ces grands témoins, mettons-nous à leur écoute. Proposons leur témoignage à la société autour de nous. Proposons leur force d’interpellation, leur force d’encouragement, leur force existentielle. La Bible, lorsqu’elle est vraiment ouverte, peut souffler un grand vent existentiel, relever et changer des vies, remettre des existences consacrées à des futilités sur le chemin de l’essentiel. Elle peut changer des sociétés tout entières.

Mais pour cela, la Bible doit être un outil de rencontre et non un outil de combat. Une colonne vertébrale, et non une cuirasse. Lisons-là ensemble, plutôt que de cherche à imposer chacun notre propre théologie. Discernons les traces de Dieu dans nos vies et dans celles de nos frères et sœurs, voyons la force et la beauté de ce qu’il fait naître en elles, en eux, voyons comment la Bible leur parle, à chacun d’une façon complémentaire. Voyons la cohérence de chaque cheminement. Entendons l’Évangile tel que vécu dans la vie des autres comme un poil à gratter pour la nôtre, comme une fraicheur nouvelle. Encore une fois, Paul nous appelle à la bienveillance et à l’encouragement.

Osons dire notre rencontre avec Dieu, notre cheminement, notre expérience personnelle. Osons recevoir celle des autres. Osons recevoir aussi les questionnements et les épreuves de ceux qui nous entourent et qui ne franchiront pas les portes du temple d’eux-mêmes. Que faudrait-il changer pour qu’ils se sentent invités à le faire ? Et nous, comment pourrions-nous dépoussiérer la Bible qui trône dans le temple pour la faire sortir dans la rue et rencontrer les gens de toute la communauté humaine ? A vous de le discerner, à vous de l’imaginer, à vous de le rêver !

Posons des actes symboliques, organisons des activités et des manières d’être l’Église qui travaillent à plus de justice pour les gens qui sont autour de nous, qui construisent la paix, y compris la paix intérieure, qui redonnent de la joie. Vivons avec eux pour rayonner au milieu d’eux de cette justesse dans les relations, de cette paix et de cette joie que nous donne notre relation à Dieu…

Ce que je vous dis reste des généralités, je le sais… Je ne peux pas déterminer pour vous à quel témoignage Dieu vous appelle dans votre contexte. Je ne sais pas quels sont les besoins des gens qui vivent autour de et avec vous, et quels sont les talents et les envies des membres de votre communauté… Mais je sais ce dont notre Dieu est capable, et s’il nous a donné un chemin, un horizon et des frères et sœurs pour parcourir l’un en direction de l’autre, c’est qu’il croit en nous et qu’il a de grands projets pour nous !

Prière :
« Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie ».
Seigneur, aide-nous à vivre notre vie d’Église autour de ces trois mots.
Aide-nous à articuler notre témoignage de foi auprès de nos contemporains autour de ces trois mots.
Aide-nous à refuser de nous mettre en surplomb d’eux et à nous mettre à leur hauteur, pour construire avec eux ton Église.
Aide-nous à refuser de nous lamenter sur ceux qui ne sont pas là et à nous réjouir avec ceux qui sont là.
Aide-nous à ne pas nous contenter de formules ou de méthodes toutes faites et à être tes témoins pour rencontrer en vérité, avec notre vulnérabilité, celles et ceux que tu mets sur notre chemin.
Trace pour nous des perspectives, donne-nous ton Esprit pour que nous marchions sur le chemin que tu traces pour nous.
Aide-nous à discerner les nouveaux modes d’être Église auxquels tu nous appelles ; aide-nous à discerner auprès de qui tu nous appelles à nous tenir pour faire connaitre ta bonne nouvelle.
Aide-nous à nous réjouir avec toi, pour que ton Évangile soit toujours Bonne nouvelle, annonce de Justice, de paix et de joie.

Claire Sixt Gateuille

mercredi 29 mai 2019

Loi et reconnaissance

Matthieu Evangéliste Strasbourg (c) CSG
Deuxième méditation adaptée de l’aumônerie du synode régional 2018, dans la perspective du synode national sur la révision des textes de référence.
"Ne pensez pas que je sois venu supprimer la loi de Moïse et l'enseignement des prophètes. Je ne suis pas venu pour les supprimer mais pour leur donner tout leur sens" Mt 5.17
"Eh bien, moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent." Mt 5.44 

1.    Jésus n’abolit pas la Loi : fidélité à ce qui est donné
Nous, les protestants français, sommes très paradoxaux dans notre rapport à la loi. Quand il s’agit de la loi qui régit l’espace public, les institutions, de la loi républicaine, nous nous comportons comme les bons élèves de la république : c’est ce qui garantit à la fois la liberté individuelle et le vivre ensemble. Mais quand il s’agit de parler de l’aspect plus religieux ou plus moral de la loi, alors nous poussons des cris ! Nous préférons parler de liberté, nous préférons parler de responsabilité, nous préférons parler de « nous tenir devant Dieu (Coram Deo) », de l’autorité des Écritures, mais surtout pas de « loi ».

Même notre constitution, qui n’est rien d’autre qu’une forme de loi interne à notre Église, nous prenons bien soin de la réviser après seulement 6 ans, d'en éliminer contradiction ou raideur institutionnelle, bref de nous appliquer le principe Semper reformanda qui fait de nous, selon les mots du théologien Olivier Abel une "tradition autonettoyante". 

2.    Une autre façon de cheminer
Jésus, lui, n’a pas de mal à se réinscrire dans la perspective de la loi. Il ne se présente pas, en tout cas chez l’évangéliste Matthieu, comme un révolutionnaire ! Il est au contraire dans une fidélité affirmée, il prend les commandements bibliques très au sérieux, trop au sérieux pour les laisser être vitrifiés, figés en une somme d’exigences. Nous avons vu hier que la loi ouvrait un futur, traçait un chemin à parcourir même lorsqu’on se sédentarisait, maintenait une perspective, ouvrait un horizon.

(c) Ze Bible
Jésus ne laisse pas les scribes et les pharisiens confisquer le discours sur la loi, il refuse qu'on doive parcourir le chemin en marchant sur des œufs… Jésus ne supprime pas le chemin, il en fait un terrain de jeu pour les enfants, une piste de danse. Il refuse que la loi soit un chemin de surveillance mutuelle ou de compétition ; il en fait un chemin de progression, d’édification – Calvin dira « de sanctification » - d’attention mutuelle, de bienveillance et de confiance !

3.    L’Église comme bateau
Le Sermon sur la Montagne, dont fait partie ce texte biblique, est un très beau texte, qui rencontre notre aspiration à nous élever, à faire le bien, à nous améliorer. Ne laissons pas tomber cette aspiration sous prétexte que nous ne voulons plus parler de « Loi » ! Mais comme Jésus, réorientons cette aspiration, pour la libérer de la configuration marketing « développement personnel » et la laisser s'épanouir à l'éclairage de la grâce de Dieu, de l'amour gratuit de Dieu pour chacun. Le Sermon sur la Montagne commence par les Béatitudes et par les paraboles du sel et de la lumière. Les béatitudes remettent au centre la vie relationnelle : pleurer, être doux, avoir faim et soif de justice, et même être persécuté pour elle, faire la paix, faire preuve de miséricorde, avoir le même esprit que les « petits » ; et le sel et la lumière sont là non pour eux mais pour les autres, leur redonner goût, les éclairer. Et ils sont là parce que quelqu'un les a mis dans le plat, les a allumés, a vu leur valeur et a su les utiliser à bon escient. Ils donnent leur plein potentiel quand ils sont à leur juste place. Le sermon sur la montagne ne parle pas de "savoir-faire", mais de juste place et de reconnaissance, d'où pourra s'épanouir un "savoir-être". Tout le sermon sur la Montagne n’est pas une couche de commandements supplémentaire, encore plus exigeante, mais la réinterprétation de la Loi, pour la recentrer sur le relationnel (à Dieu et aux autres) et la reconnaissance. La présentation de Jésus comme celui qui accomplit la loi ne vient qu’après, elle peut poser le cadre, parce que la perspective a déjà été donnée.

Cathédrale Strasbourg (c) CSG
En fait, c’est un peu comme dans un bateau : Si vous mettez des gens dans un bateau sans leur dire où il va, ils vont rapidement se sentir comme des poissons dans un bocal trop étroit : la mutinerie arrivera vite, à moins que ce ne soit le chavirage, car ils ne seront pas arrivés à se mettre d’accord sur le cap à tenir. Mais donnez-leur une destination, un horizon, un cap à tenir, et avec un peu d’organisation sociale et de reconnaissance, ils se répartiront les taches, s’entraideront et se relaieront pour remplir la mission qui leur a été confiée et arriver à destination.

Jésus nous donne le point de départ : l’attention relationnelle. Il nous donne le cadre, qu’il réinterprète pour y introduire la grâce et la reconnaissance. Et il nous donne la destination : le Royaume. A nous de trouver notre place dans le navire, A nous, collectivement, de garder toujours la destination en tête !

Claire Sixt Gateuille

mardi 28 mai 2019

De la loi à la promesse

A deux jours du synode national 2019 de l'EPUdF, je partage avec vous une méditation adaptée de l’aumônerie du synode régional Sud-Ouest, que j'ai assurée en novembre dernier, et qui portait justement sur les "textes de référence" dans la Bible. D'autres sont à venir d'ici jeudi.
"Moïse dit : Voici les commandements, les lois et les règles que le Seigneur votre Dieu m'a ordonné de vous enseigner. Il veut que vous leur obéissiez dans le pays que vous allez bientôt posséder." Deut 6.1
"Les commandements que je te donne aujourd'hui resteront dans ton cœur." Deut 6.6

1.    Une loi au futur
Le chat du Rabbin T8, de Joann Sfar
La loi donnée par Dieu à Moïse est formulée à l'inaccompli en hébreu, c'est-à-dire (pour simplifier) au futur. Elle est au futur parce qu’elle est d’abord une promesse. Elle est le signe que ce peuple appartient à Dieu, et donc que Dieu se tient à leurs côtés. Si on oublie ça, si on oublie la promesse et la présence de Dieu, alors la loi, la Torah, est juste un truc de fou ! Je ne veux pas « spoiler » le Tome 8 du chat du Rabbin pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, mais le jeune rabbin, le mari de Slabya, dit quand même à quelqu’un qui veut se convertir au judaïsme : « Moi je suis né dedans, donc je suis bien obligé [d’avoir une religion aussi contraignante]. Tout mon imaginaire baigne là-dedans. Mais enfin, j’ai du mal à concevoir qu’on être équilibré ait spontanément envie de s’infliger tout çà » ! Pour qu’il y ait appel, il faut qu’il y ait élection. Si Dieu demande ça au peuple, c’est parce qu’il l’a choisi. La loi, c’est le revers de la médaille de l’élection et de la terre promise…

Elle est au futur, parce qu’elle ouvre un avenir, elle est un choix de vie. Elle est même un chemin de vie : « allez dans les chemins de Dieu » (Deut 30.16). Elle n’est donc pas un cadre rigide mais un cheminement balisé.

2.    Réinterprétations
La loi est au futur, enfin, parce qu’on ne connait pas l’avenir, et qu’il faudra donc la réinterpréter, la reformuler pour retravailler notre fidélité à Dieu et à ses commandements. Il y a déjà eu la loi de l’Exode, avec la première version des 10 commandements, puis la loi du Lévitique, celle qui est tellement détaillée qu’on a l’impression de couper les cheveux en quatre - celle qui sature l’esprit pour ne pas trop penser qu’on tourne en rond dans le désert et que ça va durer toute une génération - et puis il y a cette troisième version, celle de Deutéronome, qui est formulée pour rentrer dans le pays promis. Elle est formulée pour que le peuple ne s'installe pas dans l'immobilisme mais continue d’arpenter les chemins de Dieu. A chaque contexte, sa formulation de la loi.

Un peu comme notre travail sur les textes de référence… il faut le faire parce que le contexte a changé : en 6 ans, le fonctionnement commun entre réformés et luthériens est devenu réalité, avec ses frottements et ses richesses, avec désormais une région unie. Il nous faut « boucler la boucle » institutionnelle, ajuster notre règle de fonctionnement à nos pratiques, vérifier les bases organisationnelles qui nous permettrons ensuite d'ajuster nos « cultures ecclésiales », nos présupposés inconscients, notre compréhension de ce qu'est l’Église et des dynamiques qui y sont à l’œuvre, pour que chacun s'y sente à l'aise et y fasse place à l'autre - processus qui prendra, lui, au moins une génération.

3.    Un chemin de vie commun
On se sent souvent tellement bien dans sa tradition ecclésiale qu’on en arrive parfois à l’ériger en tour d’ivoire, à l’investir comme une maison, à s’y sédentariser. Mais l’Union des Luthériens et des réformés en France, c’est une façon de nous rappeler que notre cadre sécurisant ne doit pas rester un cadre, mais devenir un chemin, qui nous mène vers les autres, de l'autre confession, et plus loin les autres croyants ou non-croyants.

La constitution (et autres textes de référence) que nous sommes en train de réviser est l’ossature institutionnelle de notre Église EPUdF ; mais elle n’est pas un cadre, tout au plus la charpente d’un abri pour la nuit…La loi de Dieu non plus n’est pas un cadre enfermant. Elle est d’abord un chemin, avec des carrefours où choisir entre des options qui donnent la vie et des options qui peuvent être mortifères. Elle est reformulée en Deutéronome pour que le Peuple ne s’installe pas dans une possession qui exclue. Elle est un chemin dans un monde qui change, pour des gens et des groupes qui changent aussi, qu’ils le veuillent ou non. 

(c) Jean-François Kieffer
Notre Église, en tant que groupe humain, change aussi. Nous sommes une communauté d’individus pas toujours très disciplinés, lancée un chemin exigeant, sur lequel on trébuche parfois, mais qui maintient une perspective ouverte, qui trace un horizon. Un chemin qui est une promesse d’avenir, même si nous-mêmes n’entrerons pas forcément dans la terre promise et que dans certaines communautés locales, notre cheminement d’Église ressemble plus à une longue traversée du désert. 

Nous pensons souvent à l’Église comme à « notre pauvrète Église » pour reprendre l’expression de Calvin. Mais plutôt que de nous lamenter, replongeons-nous dans la Bible pour nous rappeler de toutes les promesses de Dieu. Plutôt que de nous laisser décourager, rappelons-nous qu’à chaque demande, à chaque appel de Dieu correspond un don, une promesse, et remémorons-les.

Parfois, Dieu nous donne même des rêves pour notre Église… que son Esprit nous inspire et nous pousse, nous pousse aussi au changement, à la réinterprétation quand c’est nécessaire. Et n’oublions pas ce conseil attribué à Oscar Wilde : « Ayez des rêves assez grands pour ne jamais les perdre de vue ».

Claire Sixt Gateuille