vendredi 1 juin 2018

Assemblée de la Conférence des Eglises européennes

Bonjour,
Ca fait un bail que je n'ai pas écrit ici... les sujets ne manquent pas, mais le temps pour les traiter si, surtout si on veut aller un peu en profondeur... 

Toujours est-il qu'en ce moment, vous pouvez lire mes articles sur le blog des délégués français à l'assemblée de la KEK : http://egliseuniverselle.org/. 

On trouvera aussi des photos sur le site de l'assemblée et la possibilité de suivre les séances en direct ou en différé sur la chaine youtube de la KEK.

A bientôt sur ce blog !

Claire Sixt Gateuille

jeudi 8 février 2018

Oecuménisme, enrichissement ou dépouillement ?

Samedi dernier, j'étais au groupe théologique de notre Église, et dans la discussion, Jane Stranz, qui a été pendant plusieurs années en charge des relations œcuméniques de la Fédération protestante de France, a glissé qu'elle avait du mal avec l'expression consacrée que les relations œcuméniques étaient - ou devaient être - "enrichissantes". Pour elle, la vraie force des relations œcuméniques est qu'elles nous poussent à plus de dépouillement, et non pas à plus de richesse. 

Et je suis convaincue qu'elle a raison. Bien sur, les relations œcuméniques sont enrichissantes parce qu'elle nous apportent des idées et des perspectives nouvelles, parce qu'elles nous poussent à approfondir nos convictions et à affiner nos formulations de foi. Mais la notion de richesse évoque également habituellement la notion d'apport, de quelque chose "en plus", d'accumulation. Or un œcuménisme qui ne ferait que nous enrichir, nous apporter des choses serait un œcuménisme superficiel. Le travail œcuménique commence vraiment lorsqu'il est inconfortable, qu'il remet en question, lorsqu'on a plus de réponse toute faite aux questions des autres. Il avance vraiment lorsqu'on commence à s'énerver des petits travers de notre propre tradition, ou lorsqu'on réalise que ce que l'on croyait vrai ne l'est que selon une certaine perspective. Il avance vraiment lorsque, dans cet inconfort, on cherche à reformuler les choses de façon à tenir compte des autres, à mieux les respecter. Il avance vraiment lorsque l'on se découvre humble(s), faible(s) à dire l’Évangile dans nos mots et nos catégories. Il avance vraiment lorsque l'on se laisse dépouiller de nos préjugés, des sécurités doctrinales ou institutionnelles qui nous enfermaient, de nos écrans de fumée derrière lesquels nous cherchons sans cesse à nous cacher pour nous protéger.

Et cet œcuménisme-là prend du temps. Il ne peut se faire que dans la prière, dans le rapport au Christ à qui l'on s'abandonne, à qui l'on est prêt à abandonner un peu de soi, comme une mue pour devenir un Homme nouveau (dans le sens "être humain", pas dans le sens homme masculin, hein !), parce que ce que l'on abandonne nous permettra d'être plus proche de lui, plus fidèle à son message, à sa vie, à sa croix.

Je crois que c'est le grand tournant du début du 21e siècle au niveau de l’œcuménisme, et qui a fait parler certains d'"hiver œcuménique". Nous sommes sortis de la période de croissance dans le sens d'enrichissement... Nous sommes passés à une phase plus profonde, souvent plus dure à vivre, en particulier pour les institutions, mais plus féconde, de dépouillement. La question n'est plus aujourd'hui "Qu'est-ce que l'autre peut m'apporter ?" mais "Qu'est-ce que je lâche ?". 

Et mine de rien, les catholiques ont de l'avance sur les protestants sur le sujet. Pourquoi ? Ils se sont mis plus tard à l’œcuménisme institutionnel, car leur fonctionnement institutionnel est très cadré, et qu'il a fallu élargir ce cadre, introduire des espaces de souplesse dans le droit canon, pour pouvoir y plonger. Le temps fort de cet élargissement a été Vatican II et ses conséquences. Mais donc pour eux, l’œcuménisme "officiel" a commencé par un assouplissement, et par devoir lâcher la sécurité intérieure que représentait un droit canon très codifié et donc une vie ecclésiale très balisée. Et bien sûr, tous les mouvements conservateurs que connaît aujourd'hui le catholicisme montrent bien que cet élargissement est in-sécurisant. Mais institutionnellement, le pas a été franchi et la démarche de dépouillement a commencé.

Pour les Églises protestantes qui se réclament d'une "Ecclesia reformata semper reformanda secundum verbum Dei", l’œcuménisme a "pris" beaucoup plus vite, au tournant du XIXe et du XXe siècles, car il entrait dans ce processus classique de continuer à se "réformer selon la Parole de Dieu" qui appelle à l'unité... De plus, une approche pragmatique couplée à un objectif d'avoir évangélisé tous les continents dans les 10 ans à venir (objectif qui s'est reporté de décennie en décennie...) favorisait aussi une approche œcuménique, il faut bien le dire parfois plus tournée vers une répartition des champs de mission que vers un dialogue théologique en profondeur.

Mais si elles ont démarré plus vite, elles ont aussi calé plus vite, en particulier quand les dialogues œcuméniques ont commencé à remettre en question leurs divisions. Mine de rien, reconnaître que les divisions entre confessions n'étaient plus justifiées, c'était dire aux Églises et aux organisations confessionnelles (Alliance réformée mondiale, aujourd'hui Communion mondiale des Églises réformées ; Fédération luthérienne mondiale) qu'elles devaient changer, se rapprocher, et qu'à priori, l'exigence d'unité les appelait à fusionner... ça a commencé à coincer, non pas sur le fond théologique, mais sur l'organisation, la structure.

Un des exemples les plus marquants est le dialogue entre les réformés et luthériens. Le texte Communion : on Being the Church de 2012 du groupe de dialogue a établi que réformés et luthériens étaient en communion, puisqu'ils étaient d'accord sur les points essentiels de leur ecclésiologie : les sacrements et la proclamation de la parole (On trouve une présentation en français de ce texte dans la revue Istina (2014.4), par Stephen Brown). Pourtant, en 2017, année qui aurait pu être l'occasion rêvée de déclarer officiellement cette plein communion et qui était l'année des assemblées générales des deux organisations, l'occasion n'a pas été saisie. A la place, nous avons eu droit au Témoignage de Wittenberg (ici, p.5-6), une déclaration timorée, invitant - mais pas trop fermement - à plus de collaboration entre les Églises et entre les deux organisations confessionnelles internationales. Visiblement, le problème n'est donc pas la théologie, mais bien les questions organisationnelles qui, pour être des adiaphora (des questions qui ne touchent pas au cœur de la foi) n'en sont pas moins des questions sensibles et qui auront besoin de temps. 

Et bien sur, ces questions touchant à des organisations humaines, c'est logique que cela demande du temps. Si l'on veut comparer la taille et les moyens de la CMER et de la FLM, c'est un peu comme comparer le petit poucet et le bon gros géant... Il faudra que chacun se sente entendu et respecter. Et le poids de l'histoire (et parfois des questions linguistiques et culturelles) demandent aussi un processus de réconciliation, d'apprivoisement, de rapprochement en douceur pour les Églises. Il y avait moins de freins institutionnels, il y a autant - sinon plus - de freins humains.

Le concept œcuménique - théologique - d'"unité dans la diversité" remet heureusement un peu de souplesse dans ces questions institutionnelles et permet de décrisper les choses. Ce qui est sur, c'est que comme l’Église est pour les protestants toujours à réformer, leur modèle œcuménique est également toujours à réévaluer, à réformer. Pour être sûr que cette notion d'unité dans la diversité, cet équilibre en tension, ne se déséquilibre pas ; et en particulier, ce qui est la pente naturelle, que la diversité ne devienne pas une excuse pour relativiser l'exigence d'unité. Ecumene semper reformandum ?

C'est peut-être là que les Églises unies ont une mélodie spécifique à jouer : elles ont déjà accepté de se remettre en question, de remettre au centre non pas une fidélité identitaire (à une identité confessionnelle, culturelle ou autre) mais une fidélité dynamique. Elles ont accepté de se dépouiller, de se savoir pauvres et humbles et en chemin pour ne s'appuyer que sur Dieu seul.

Alors oui, en théologie aussi, et en particulier en théologie œcuménique, la simplicité heureuse est de mise ! 

Claire Sixt Gateuille

lundi 22 janvier 2018

Prier avec Jonas

Aujourd'hui, je partage avec vous une prière d'intercession que j'ai écrite pour le culte d'hier avec le Conseil national de l'EPUdF, dont Marc Schaefer et moi assurions l'aumônerie. Nous avons cheminé pendant trois jours avec le livre de Jonas : 

Seigneur,
Nous te confions tous ceux à qui tu as dit « Lève-toi, va et crie », les lanceurs d’alerte, ceux qui s’engagent et se battent pour que les droits des autres soient respectés, ceux qui font du plaidoyer auprès des politiques et des administrations. Donne-nous de les soutenir dans leur combat, de ne jamais nous décourager de réclamer la droiture et la justice.

Nous te confions tous ceux qui se sentent pris dans la tempête, ceux qui se sentent ballotés, insécurisés, mis en danger par les événements de la vie. Donne-leur de pouvoir se tourner vers toi, de crier vers toi, de se confier en toi plutôt qu’en leur propre force. Donne-leur de savoir, dans la tempête, s’alléger de ce qui les appesantit inutilement. Donne-leur de refuser de désigner un bouc émissaire qu’il n’y aurait plus qu’à passer par-dessus bord.

Nous te confions tous ceux qui se sentent au fond du trou, honteux de leur propre responsabilité, doutant d’avoir une perspective pour s’en sortir. Donne-leur de retrouver le chemin de la prière, le chemin de l’espérance, la promesse du salut.

Nous te confions tous ceux qui réalisent qu’ils ont fait du mal et en éprouvent de la culpabilité. Donne-leur d’oser demander pardon. Donne-leur de revenir sur leur pas, de revenir « de leur chemin mauvais » et d’abandonner la violence. Donne-leur de se savoir pardonnés, de se savoir sauvés, de voir un chemin de vie s’ouvrir devant eux.

Nous te confions tous ceux qui se disent « Qui sait si… ? », Tous ceux qui espèrent, tous ceux qui veulent encore y croire, tous ceux qui ne se laissent pas enfermer dans la dureté du réel. Nourris en eux la flamme de l’espérance, la force d’y croire encore, la confiance intérieure  qui permet de faire confiance à d’autres.

Nous te confions tous ceux qui se fâchent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Aide-les à discerner si leur colère est justifiée ou non. Donne de la force à ceux dont la colère est constructive, qu’elle soit un moteur pour les aider à changer les choses. Donne de la raison à ceux dont la colère est destructive ou stérile. A tous, donne la paix qui vient de toi, la paix qui sécurise intérieurement et permet de se remettre en question.

Nous te confions tout notre peuple-Église. Donne-nous discernement, humilité, courage, force pour nous tenir devant toi dans tous les aspects de notre vie et dans notre gouvernance de l’Église. Donne-nous de nous nourrir de ta Parole et de voir fleurir en nous les fruits de l’Esprit. Amen

Claire Sixt Gateuille

mercredi 10 janvier 2018

Quels ministères pour demain _ 2ème partie

Suite de ma réflexion sur les évolutions en matière de discernement et de formations des prêtres dans l’Église anglicane et les enseignements que l'on pourrait en tirer.

2.    Les Églises ont besoin de ministres travaillant en équipe
... et de savoir discerner leurs charismes

Une étude menée à grande échelle dans l’Église anglicane, « From Anecdote to Evidence », montrait que parmi les facteurs de croissance de l’Église, il y avait la capacité à travailler en équipe et la capacité à encourager et valoriser l’engagement dans l’Église et les ministères locaux. La capacité d’adaptation et l’ouverture au changement en était une autre. Au contraire, la tendance d’une paroisse à confier toutes les taches et toutes les responsabilités à son pasteur et/ou l’incapacité du pasteur à déléguer étaient des facteurs de déclin (j'ai déjà parlé ici de cette étude).

Une étude encore plus récente montre que les prêtres d’Églises en croissance avaient 4 « caractéristiques » particulières : ils sont plutôt extravertis, avec une facilité à aller vers les autres ; plutôt « radicaux » dans le sens d’être prêts à changer et à accompagner le changement ; plus confiants en eux-mêmes et moins déstabilisés par les défis à relever ; et surtout, plus « collectivistes », ayant la volonté de travailler en équipe et de valoriser les dons des membres de leur Église. C’est dire si ces dimensions de collégialité et d’encouragement sont essentielles. Cette étude évoquait aussi que les pasteurs qui n’avaient pas ces caractéristiques pouvaient travailler sur leur savoir-être et leur savoir-faire pour développer de nouvelles habitudes de travail plus proches de ces caractéristiques, par exemple dans le cadre de la formation continue. 

Par ailleurs, Ric Thorpe, aujourd’hui évêque d’Islington à Londres, a travaillé sur les charismes personnels et les lieux où les différents profils sont les plus adaptés. Il a ainsi analysé que la spontanéité, l’empathie, la polyvalence et la capacité à travailler avec la diversité sont des traits de personnalité plus adaptés aux petites paroisses. Par contre, l’exigence esthétique, la capacité visionnaire, la spécialisation et la capacité d’organisation, de délégation et de management, les profils plus hiérarchiques sont plus adaptés aux grandes paroisses.

Ces réflexions peuvent aider les conseils régionaux, et en particulier les présidents de régions, dans le processus de pourvoi des postes. Ils peuvent aussi nous faire réfléchir sur le type de vie(s) d’Église locale que nous voulons (par exemple dans les grandes villes, voulons-nous quelques grandes paroisses ou beaucoup de petites ?).

3.    Les Églises ont besoin de ministres encourageants
… et donc de communautés bienveillantes qui résistent au cléricalisme.

Face à la forte érosion à la foi de la pratique religieuse, l’Église anglicane, a développé l’idée d’une « économie mixte » : l’Église a besoin à la fois de formes traditionnelles d’Église et de formes innovantes, que l’on appelle des « fresh expressions » (FX). Ces FX ont pour but de parler à ceux qui n’ont pas une culture d’Église et leur permettre l’accès à une démarche de type ecclésiale sous des formes renouvelées. Les Fresh expressions sont en fait des communautés dont le fonctionnement communautaire est celui d'une ecclésiole, voire d'une Église locale, tout en gardant une structure institutionnelle rudimentaire, ce qui est rendu possible par la dépendance à une paroisse ou un diocèse existant auquel la FX est rattachée et qui l'accompagne et la soutient.

Dans ce cadre-là, les prêtres anglicans ne sont pas tous appelés à lancer des fresh expressions, mais ils sont tous appelés à encourager, susciter, accompagner ceux qui ont envie d’innover et de créer des fresh expressions. Il est intéressant de voir que ces fresh expressions sont menées majoritairement par des laïcs, dont à peu près la moitié sont bénévoles, l’autre moitié rémunérés pour ces expérimentation de nouvelles formes d’Église (dans des cafés, des écoles, avec des rythmes différents, etc.).

Là encore, une des qualités essentielles du prêtre est d'encourager et de valoriser ces ministères locaux différents, de les mettre en lien, d’assurer accompagnement et formation des personnes engagées, dans leur ministère particulier, et de tisser une vision commune de la mission de l’Église. Mais pour cela, il faut aussi une Église locale qui valorise l’engagement de chacun, les charismes, les ministères locaux, et dans laquelle on ne parte pas du principe que le pasteur peut/doit tout faire « parce qu’il est payé pour ça ».
Les créateurs de Fresh Expressions ou implanteurs d’Église sont également formés « en alternance », sans avoir forcément de projet de ministère personnel. Il y a un processus de discernement en trois temps pour les paroisses qui veulent se lancer dans l’économie mixte : une première formation d’une journée pour toute la paroisse, pour réfléchir ensemble sur la mission de l’Église. Ensuite, six soirées de formation initiale sont organisées pour ceux qui ont une idée, une envie de vivre l’Église autrement et veulent discerner si celle-ci est pertinente et s’ils sont prêts à la porter. Ensuite, une formation « continue » se poursuit pendant la mise en place du projet, à raison d’une rencontre par mois, de reprise, mise en perspective, analyse de la pratique, etc.
Ensuite, les années suivantes, les créateurs de fresh expressions se retrouvent en « cohorte », continuent de se rencontrer après leur année de formation et d’accompagnement au lancement de leur fresh expressions, pour être inscrits dans un réseau de prise de recul et d’analyse de sa pratique, un lieu aussi où l’on s’encourage dans la prière et la bienveillance, où l’on apprend de ses erreurs et de celles des autres, où l’on tâtonne et l’on expérimente ensemble.

10% de fresh expressions ont disparu au bout de 3 ans et 35% vivotent ou stagnent après un départ encourageant ; personne ne voit ces échecs ou ces demi-réussites comme des problèmes, plutôt comme des expérimentations qui n’ont pas abouti et des occasions d’apprendre. L’idée est que l’Église a besoin de différents charismes pour différents types de vie d’Église, et que le prêtre est le liant de la vie paroissiale, celui qui retrace toujours la perspective, la « vision ». Ce statut du prêtre comme liant est anglican (il met le prêtre au centre mais rejoint notre idée du ministère de pasteur comme ministère d’unité).

Et un animateur de fresh expression pourra très bien, après plusieurs années au service de la FX, se sentir appelé – encouragé par ceux qui le soutiennent dans son ministère – à évoluer vers un ministère ordonné… 

4.    Les Églises ont besoin de faire confiance en Dieu

Comme de nombreuses autres Églises-sœurs, l’Église anglicane insiste sur la prière pour que Dieu donne pour demain les ministres dont l’Église a besoin. Le (futur) pasteur n’est pas le seul qui doit avoir une vie de foi régulière. La prière est la mission de toute la communauté, et une vie de prière est essentielle pour entretenir la confiance et nourrir le regard bienveillant qui faciliteront l’émergence de nouvelles vocations, en particulier de vocations à profil atypique, innovant, plus créatif. La prière est essentielle pour entretenir la confiance en Dieu, renforcer la certitude que « Dieu pourvoit », qu’il a un projet pour notre Église et pour chacun de nos membres. La prière joue ainsi sur le discernement, sur l’appel à la vocation, sur la vision pour l’Église, sur l’accompagnement des communautés locales face au changement, etc.


Claire Sixt Gateuille

lundi 8 janvier 2018

Quels ministres pour demain _ 1ère partie

Le 30 septembre 2017, j’intervenais à la formation des présidents et vice-présidents de Conseil presbytéral de la région parisienne sur « quels ministères pour demain ». J’y abordais les réflexions et évolutions dans le discernement et la formation des pasteurs ou prêtres (pour l’Église anglicane) dans diverses Églises européennes. Je vous propose ici un petit focus sur l’Église d’Angleterre. 

 
Il faut d’abord noter que l’Église anglicane n’a pas la même ecclésiologie que nous, ce qui se sent dans sa façon de travailler la question de la place des prêtres anglicans dans l’Église. De même le contexte est très différent, c’est une Église qui fut majoritaire et qui reste bien implantée et reconnue socialement et politiquement. Aussi ce que je vais présenter ici n’est pas une méthode à appliquer en « copier-coller » dans notre Église, mais une visite en terre étrangère – mais amie – qui peut nous intéresser, nous questionner, nous déplacer, ou raisonner avec certaines de nos réalités.

J’ai dégagé quatre axes de ce que j’ai vu ou lu dans cette Église. J'en présente un aujourd'hui, les autres viendront dans les prochains jours :

1.    Les Églises ont besoin de ministres appelés
… et donc de communautés qui les appellent

L’individualisation pousse les Églises d’Europe occidentale à compter principalement sur la vocation interne que Dieu suscite dans le cœur de certains, et à ne faire intervenir la vocation externe que dans un deuxième temps, dans le processus de "sélection" juste avant l'entrée dans le ministère. Du coup, on a des vocations de personnes qui ressemblent à nos paroissiens : d’une certaine maturité – donc souvent d’un certain âge – qui se sentent bien dans l'Église telle qu’elle est, avec ses codes et sa culture. Les exceptions viennent de paroisses qui travaillent ouvertement la 2e dimension de la vocation, la vocation externe, avant même le début des études de théologie. Et c’est un des axes de travail actuels de l’Église d’Angleterre : multiplier les lieux de discernement personnel, mais aussi les occasions de discernement collectif, en particulier sur des temps longs.

1.1.    Côté personnel, l’objectif de l’Église d’Angleterre est de donner un coup de pouce à des jeunes, des femmes, des personnes plus représentatives de la diversité présente dans l’Église, pour qu’elles puissent imaginer que Dieu peut les appeler, y compris au ministère pastoral. Aussi, des journées « discipleship » (devenir disciples du Christ) ou « leadership » (ministère de direction) sont organisées, qui permettent aux participants de découvrir ou d’approfondir leur vocation, leur appel à servir l’Église.

Ces rencontres sont centrées sur les ministères locaux et la prise de responsabilité « laïque », mais des témoignages de pasteurs sont aussi donnés lors de ces journées, pour aider les participants à se projeter dans un possible ministère personnel. Certaines de ces réunions ont des publics-cibles spécifiques (jeunes, femmes, etc.).

Des « tuteures », pasteures expérimentées, sont également proposées systématiquement dans certains diocèses pour accompagner les étudiantes en théologies, pour qu’elles puissent partager leurs doutes, leurs questionnements  (y compris personnels : conjoints, enfants, etc.) et avoir quelqu’un à qui s’identifier dans leur « devenir pasteure ». 


1.2.     L’Église anglicane a aussi mis en place une campagne de discernement collectif. L’idée est de discerner parmi les personnes engagées dans l’Église, celles et ceux qui ont des talents de « leaders », c’est à dire une vision pour l’Église et une capacité à dire Dieu dans le monde d’aujourd’hui et à transmettre cette confiance, pour leur dire qu’on les verrait bien devenir prêtres. La vocation externe est traitée dans sa dimension d'encouragement, d'appel extérieur, et pas seulement dans sa dimension de sanction (oui ou non à l'entrée dans le ministère) à la fin d'études de théologie).

Cette vocation externe est aujourd’hui valorisée, parce qu’elle permet un discernement sur un temps plus long, avec une réelle connaissance, pour les candidats au ministère, de ce qu'est l’Église avant même le début de la formation pastorale, ce qui est de moins en moins le cas chez les étudiants en théologie. Ce processus est particulièrement pertinent dans l’Église anglicane car celle-ci a également, de par son système épiscopal, une capacité à encourager, à expérimenter, à oser (tout en assurant un accompagnement) qui permet d’appeler des profils atypiques, des gens qui ont envie de lancer des choses innovantes et de s’impliquer à fond (y compris professionnellement, que ce soit comme prêtre ou sans viser l’ordination) ; des gens « out-of-the-box », qui ont envie de vivre l’Église autrement, etc. Cela favorise l'innovation ecclésiale, non pas pour le plaisir de faire du neuf, mais dans le but missionnaire de toucher plus de monde, de permettre à plus de monde de ce dire "l’Église, c'est aussi pour moi".

Car l’évêque peut se permettre de « parier » sur quelqu’un ou sur un projet. Cette ouverture, doublée d’une culture de l’encouragement (« voir en chacun le meilleur » comme le disait dernièrement un journaliste de Church News dans un article), permet de tester, de tâtonner, de se tromper sans être dévalorisé, bref, de (se) donner une chance. Dans un système presbytéro-synodal comme le nôtre (dans l’EPUdF),  les décisions sont (souvent) prises collégialement, il faut donc convaincre plus de personnes… C’est un garde-fou bienvenu dans certains cas, mais cela risque de développer une culture du contrôle plus que de l’encouragement et cela facilite l’immobilisme dans d’autres cas. Cette culture de l’encouragement devrait nous interroger sur notre façon de vivre la gouvernance en Église. Faisons-nous vraiment confiance à Dieu ? Acceptons-nous vraiment que Dieu nous dise « Ma puissance se montre vraiment quand tu es faible » ?

1.3.    Une formation en alternance sur 3 ans (la durée classique de formation d’un prêtre anglican au Royaume-Uni) pour les futurs prêtres a également été mise en place à Londres depuis quelques années, qui permet une pratique pastorale dès le début de la formation. Cette mise en valeur de la pratique, avec des futurs prêtres qui peuvent expérimenter la réalité de terrain avant de s’engager, permet aussi des parcours diversifiés, avec des futurs prêtres venant de ministères locaux rémunérés (jeunesse, catéchèse, diaconie), bénévoles, voire même directement des études ; cela permet aussi de ne pas survaloriser les profils d’intellectuels. En 10 ans, le nombre de personnes suivant cette formation en alternance a crû de façon exponentielle.

La suite dans le prochain billet...
Claire Sixt Gateuille

samedi 2 décembre 2017

Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? (Partie 2)

"Que peut-il sortir de bon de Nazareth ?" On trouve cette phrase dans la bouche d'un futur disciple de Jésus ; ses préjugés ne l'ont pas empêché de suivre Jésus, ils n'ont tout simplement pas résisté à une rencontre en vérité...

L’Évangile, que notre lecture de la Bible laisse entrevoir, que les rencontres peuvent révéler, nous offre une dynamique entre loi et libération qui traverse la foi et qui peut nous porter dans la rencontre. D’un côté, la loi structure, cadre, offre une référence commune et donc rassure. D’un autre côté, la vie et la Bible sont traversées d’inattendu, d’attention au particulier, de libération, parfois de transgression. On ne peut pas simplement opposer la loi et l’Évangile, les deux tiennent ensemble. La foi est là à la fois pour nous rassurer et nous déranger. Dieu est un Dieu présent, qui se révèle là où on ne l'attend pas.

L’Évangile nous invite à sortir des murs de l’Église, non pour nous fondre dans le décor, mais pour la rencontre, pour y chercher les traces du Christ, pour écouter et témoigner de l’Évangile. Et souvent, Christ nous fait connaître son action dans la vie des autres, il nous révèle aussi parfois notre tendance à juger trop vite... le témoignage est essentiel, non pas pour convaincre, mais pour rencontrer en vérité, en écoutant le récit de vie de l'autre, en discernant les fils de l’Évangile dans la pâte humaine, l'appel de Dieu pour cette vie. Le respect est essentiel au témoignage.
Lors qu’avec l’équipe nationale de notre Église, nous avons visité des « Fresh expressions of Church » (de « nouvelles formes d’Église » en français) à Londres, une chose m’a marquée : le respect témoigné par tous les porteurs de projets. Respect des anciens, reconnus comme la mémoire de l’Église, comme des figures de la fidélité, comme ceux qui ont assuré la transmission, dont on valorise l’expérience, que l’on accompagne en favorisant les passerelles entre tradition et innovation ; respect des gens et du quartier tels qu’ils sont : on ne cherche pas à faire d’eux ce qu’ils ne sont pas, à les amener vers un « idéal » déterminé par d’autres ; respect enfin des porteurs de projets eux-mêmes : l’Église, et en particulier l’évêque anglican, les encourage, leur fait confiance, les invite à monter un projet selon leur don, leur sensibilité, en exploitant leurs goûts et leur charisme personnels. Cette Église est passée une culture du contrôle à une culture de l’encouragement. Il me semble que cela pourrait être aussi un sens du mot d’ordre de notre Église « Choisir la confiance ».

Notre Dieu est un Dieu qui fait revivre ce qui était mort et ouvre des tombeaux dont nous pensions que les portes étaient closes. Il a choisi de venir s’incarner dans la pâte humaine. Jésus est mort pour avoir voulu dépasser les codes lorsque ceux-ci devenaient des verrous. Sa venue au monde et sa résurrection offrent une espérance qui nous permet de choisir la confiance, nous ouvre à la rencontre et nous permet d’oser, d’essayer. Parce qu’il nous accepte et nous reconnait tel que nous sommes, parce qu’il nous donne des sœurs et des frères pour révéler nos dons, nous pouvons accepter et reconnaitre l’autre, quel qu’il soit. Nous pouvons nous tenir à ses côtés, et parler de l’Évangile qui nous fait vivre et de la joie qu'il nous donne. Bref, être un rayon de soleil dans notre monde qui semble parfois bien sombre... 

Nous pouvons espérer et tenir dans l’hiver des cœurs gelés que semble souvent être notre société, en préparant les graines de fraternités pour qu’elles puissent éclore au printemps.

Claire Sixt Gateuille

Ce billet et le précédent ont été publié en un seul article dans le journal de l’Église protestante unie de Montpellier en décembre 2016. J'ai modifié ici trois tournures de phrases.

samedi 25 novembre 2017

Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? (Partie 1)


En guise de Nativité, l’Évangile de Jean nous offre un prologue cosmologique : Jésus est situé dans le temps et dans l’espace, placé, en tant que Parole de Dieu incarnée, au centre de tout. Et pourtant, cette Parole de Dieu, cette lumière, « le monde ne l’a pas connue » (Jn 1.10).

Tout l’Évangile de Jean nous parle d’un défi que nous avons nous aussi à relever : reconnaitre et parler de la présence de Dieu dans un monde qui ne la reconnait pas. L’Évangile est paradoxal, il marie le visible et l’invisible, l’attendu et l’inattendu, parle d’un infini qui vient nous rencontrer dans la finitude. Et Jésus est la figure de ce paradoxe. Par exemple, lorsqu’on lui annonce que Jésus est la réalisation des promesses faites à son peuple, Nathanaël répond : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? » (Jn 1.45-46).
Il y a toujours une tension entre les attentes et leur réalisation, entre la promesse et l’accomplissement. A l’époque des premiers disciples, la question se posait déjà : comment Jésus peut-il être le messie attendu ? L’évangéliste Jean n’utilise ni anges, ni mages, ni même bergers pour introduire le réalisateur de la promesse. Seul un prophète qui ne se reconnait pas comme tel (Jn 1.21) annonce qu’il vient, et lui fournit ses deux premiers disciples. Son cinquième disciple commence par lui opposer un préjugé : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? » (Jn 1.45-46).

Des préjugés, Jésus en a eu aussi. Il a eu besoin de rencontres pour les dépasser (Mt 15.21-28,  Mc 7.24-30). Avoir des préjugés, c'est naturel, c'est le reflet de notre univers mental, de notre compréhension du monde, de nos habitudes, de nos méconnaissances, de nos peurs. Quand nous connaissons peu une culture, une personne, nous l’imaginons à partir de ce que nous en voyons, en savons. Cet imaginaire a priori est un préjugé, qu’il soit positif ou négatif. La vraie question est : est-ce que nous nous arrêtons là, et nous contentons de ça, de ce que nous pouvons voir de loin ou est-ce que nous sortons à la rencontre ? Et si l’autre se rapproche et vient vers nous, est-ce que nous tentons de l’accueillir ou est-ce que nous préférons le rejeter, le renvoyer, l’effacer de notre vie, voire de notre société ?
Dépasser nos préjugés et notre peur pour rencontrer l’autre, c’est prendre le risque de sortir de notre zone de confort, d’être confronté au déstabilisant, au dérangeant, au bizarre, aux préjugés de l’autre sur nous. C’est risquer de devoir se révéler à notre tour, dans nos réactions, nos paroles ou notre attitude. C’est risquer d’être confronté à des besoins, à des attentes, à des choix.
Mais cela est vrai aussi si l’on désire vraiment rencontrer Jésus à travers les Écritures… la Bible est écrite dans des langages que plus personne ne parle aujourd’hui sous la forme d'il y a 2000 ou 3000 ans (l’hébreu, l’araméen et le grec anciens), elle véhicule des univers textuels qui nous sont étrangers et chaque fois que nous cherchons à la faire rentrer dans nos codes, d’autres nous proposent d’autres interprétations. Et la Bible nous interpelle, nous demande de nous positionner, de nous remettre en question. 

Il est vrai que la Bible, on peut la refermer et la ranger dans l’étagère… Ou la transformer en objet d'étude à tenir à distance, à décortiquer, à analyser froidement. 

(la suite samedi prochain)
Claire Sixt Gateuille

Ce billet et le suivant ont été publié en un seul article dans le journal de l’Église protestante unie de Montpellier en décembre 2016. J'ai modifié ici trois tournures de phrases.